Écrit et illustré
par
Nathalie Beauchamp

—Tu le fais exprès, hein ! dit-elle, brisant la quiétude qui s’était installée entre les deux.
Accoudé sur le sable encore chaud, étendu de tout son long, les pieds croisés près des flammes, il leva vers elle un regard alarmé.
—Depuis que nous sommes partis de la maison de pierres, poursuivit-elle d’une voix plus calme, pas une seule fois, nous avons survolé de grandes villes. Je n’ai pu voir que leurs ombres se profiler au loin, car nous les avons toutes contournées. Je me demande pourquoi.
Il pencha la tête, continuant à jouer avec les cordons de son manteau orange cuivré. Profitant de son passage au manoir, il avait fait, lui aussi, peau neuve, avec du vieux, mais… qui regardait la mode aujourd’hui?
—J’voulais seulement t’épargner la vision cauchemardesque de c’qu’a laissé l’homme derrière lui. J’voulais t’montrer que c’qu’il avait de beau sur Terre, PiBi.
—Tu me crois encore trop fragile, c’est cela ?
—Non, pas du tout. T’es plus forte que moi, à bien des égards. T’as une capacité d’adaptation incroyable. En plus, t’as perdu toute trace de tes plumes noires. J’arrive pas à comprendre comment t’as pu faire ça.
Pour la taquiner, il tira sur l’une de ses plumes teintées de rose pour lui chatouiller le bout de son nez. Elle ria, tout en battant l’air de ses mains pour l’arrêter.
—Tu changes de sujet, dit-elle en lui enlevant la plume de sa main.
—T’as aucune idée, PiBi. Il se redressa et croisa ses bras autour de ses genoux, s’éloignant d’elle par le fait même.
Les humeurs changeantes de Pibi le déstabilisaient encore. Mais ce tempérament bouillant faisait partie de son charme. Il n’aurait su dire pourquoi, il trouvait ça tout simplement adorable et irrésistible.
—Je veux malgré tout voir de mes propres yeux. C’est mon droit, Rami. Elle ramassa un bout de branche et dessina sur le sable encore tiède une forme connue d’elle-même.
Il plongea ses yeux dans les siens. Il eut une soudaine envie de caresser sa joue encore chaude du soleil couchant, mais il se ravisa. Pour cacher sa tentation, il reporta son attention sur le soleil qui terminait sa lente course derrière une forêt de haut sapin. Au bout du compte, il ne voulait que la protéger, mais elle avait raison. Lui cacher la réalité n’aidait pas vraiment leur cause.
—D’accord. Si c’est c’que tu veux vraiment, demain nous nous arrêterons dans l’une de ces villes.
—Merci, dit-elle incertaine.
—On verra si tu m’remercieras encore, une fois qu’on y s’ra demain, dit-il.
Le soleil était maintenant derrière le rideau noir, pourtant, il sentait ses joues s’enflammer. Du coin de l’œil, il vit que Pibi l’observait à la dérober. Lorsqu’il tourna la tête pour la regarder, elle fit mine de regarder les flammes rougeoyantes.
—Quoi? Dis ce que t’as sur le cœur, Mlle Casse-pieds.
Hésitante, elle chercha ses mots.
—Tu… ne… m’abandonneras jamais, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle en mordillant sa lèvre inférieure.
Surpris, il resta un bref moment pantois. Mais d’où pouvait bien provenir cette soudaine détresse? pensa-t-il, profondément troublé. Ne lui avait-il pas suffisamment prouvé à quel point il tenait à elle? Il l’avait cherché pendant des jours lorsqu’elle avait été bannie; il l’avait soignée, nourrit, hébergée, il lui avait redonné confiance. Et maintenant, s’il n’était plus là, elle serait en mesure de survivre sans lui. Puis, la lumière fut dans son esprit. Avait-elle peur que, maintenant qu’elle avait toutes les capacités pour le faire, qu’il ne la laisse, une fois qu’ils seraient arrivés à la Ville des Anges?
Son corps bougea en sa direction pour l’étreindre et la consoler, mais une partie de lui le cloua sur la terre ferme. Il planta fermement ses doigts dans le sable et ferma les poings jusqu’à sentir les grains entailler ses mains. Puis, dans un effort titanesque, il s’efforça de reprendre le contrôle sur ses propres émotions. Il leva les yeux vers un ciel faiblement étoilé pour calmer ses envies.
Lors même que tout son corps tremblait d’espérance pour elle, il plongea son regard résigné dans ses yeux vert émeraude.
—J’te l’ai déjà dit, Pibi… sur le haut de la falaise. Tu n’te rappelles pas? dit-il avec un sourire se voulant rassurant.
J’te lâcherai jamais, PiBi. Jamais. J’préférerai mourir plutôt que d’t’abandonner. Mais ces mots-là, il les garda pour lui-même.
—Il faut alimenter ce feu, lança-t-il en se levant soudainement, si on n’veut pas mourir de froid cette nuit.
Puis, il ajouta d’un ton ferme, à regret, plus sec qu’il ne l’aurait voulu,
—T’es d’garde cette nuit. Tâche de n’pas laisser le feu s’éteindre.
Déconcertée, Pibi le regarda s’engouffrer dans la noirceur de la forêt dense.


—Pibi! Pibi!
—Qu’est-ce qu….
Secouée par un Rami sur le bord de la panique, elle s’extirpa avec peine d’un sommeil profond. Elle ouvrit finalement ses paupières lourdes.
—Pibi! Pibi! Le feu.
Réalisant qu’elle s’était endormie sans égard à leur foyer de fortune, comme il lui avait ordonné, elle se réveilla pour de bon, le cœur battant la chamade.
—Par tous les ciels, j’ai oublié de maintenir notre feu…
—Pas celui-ci, l’autre feu.
—L’autre feu?
Ne comprenant pas ce à quoi Rami faisait allusion, elle fixa sur lui un air circonspect. Le soleil semblait se lever, car une lueur rougeâtre montait derrière les arbres. Là même où le soleil s’était couché. Elle était sur la Terre que depuis peu, mais suffisamment longtemps pour savoir que le Soleil ne se levait pas au même endroit qu’il s’était couché la veille. Et, à voir le regard paniqué de Rami, cela la fit frissonner.
—Nous devons partir. Maintenant Pibi!
Sans lui laisser plus de temps pour réfléchir, il lui prit les mains et l’obligea à se tenir sur ses deux pieds. Debout elle avait une meilleure vue de ce qui se passait, sans comprendre ce qui arrivait vraiment. Comme pour répondre à ses interrogations, une volée de milliers d’oiseaux passa au-dessus de leur tête sur fond d’un ciel étoilé, l’air de s’éloigner de la menace qui grondait. Maintenant, elle entendait un bruit provenant des profondeurs sombres et inquiétantes de la forêt. Un son qui la fit frissonner de nouveau.
—Il y a un feu de forêt, juste derrière nous. Nous devons partir.
Sans plus attendre, elle enfila son sac sur son épaule et s’élança vers le ciel à la suite des oiseaux sans un regard derrière elle.
Non, pas par-là, lui cria-t-il en allant en sens inverse.
À cette hauteur, elle voyait maintenant l’ampleur de la situation. Un tableau digne de l’enfer. Mais… que faisait-il à se diriger vers cet immense brasier?
—Par ici, ajouta-t-il en se dirigeant vers les flammes qui recouvraient en partie la montagne dangereusement près de leur campement.
—Là-bas?!? Mais, tu es complètement cinglé!
—Il y a peut-être des animaux qui sont coincés par les flammes. Nous devons les sauver.
Repensant aux nombreuses espèces qu’ils avaient rencontrées sur leur chemin, elle eut un pincement au cœur à les imaginer pris dans un tel piège. Mais elle n’avait jamais fait face à pareil danger. Elle hésita un moment, puis le suivi voyant qu’il était décidé à affronter la menace à lui tout seul.
Il n’était pas encore près des flammes que Pibi sentait déjà la chaleur sur son visage. Elle eut quelques craintes à l’égard de ses plumes qu’elle trouvait soudainement fragiles. Elle comprenait les oiseaux partant vers le sud et se retint de ne pas aller les rejoindre. Elle connaissait la bravoure de Rami, mais là, elle eut des doutes sur sa capacité de discernement. Pourtant, elle continuait de le suivre. Jusqu’où, d’ailleurs, le suivrait-elle? se questionna-t-elle.
Rami piqua vers le sol en direction d’un large ruisseau. Rasant la source d’eau, il plongea tête première et en ressortie trempée de la tête aux pieds. Il s’ébroua à peine les ailes gardant le maximum de particules d’eau emmagasinées dans ses plumes et continua son chemin sans se soucier de la lourdeur de ses ailes. Comprenant ce qu’il venait de faire, elle retint sa respiration et l’imita. Comme Rami l’avait supposé plus tôt, ils aperçurent, dans un tournant de la rivière, un orignal piégé qui poussait des cris de frayeur. C’est en s’approchant plus près de lui que Rami compris pourquoi celui-ci refusait de partir.
—Il ne bougera pas tant qu’son faon n’est pas en sécurité, cria-t-il à l’intention de Pibi pour qu’elle le comprenne. Elle lui fit signe de tête ne sachant pas ce que Rami allait faire. La bête était bien trop grande pour qu’il puisse l’apporter lui-même dans ses bras. Les branches clouées sur le crâne de l’animal ne l’encourageaient certainement pas à lui venir en aide. Elle ne cessait de s’étonner de la diversité des bêtes sur cette Terre. Mais nul temps de s’y attarder, elle porta son attention à son environnement. Derrière le ruisseau, le feu se répandait si rapidement qu’elle s’inquiéta qu’il ne dévore la planète entière.
À cette distance des flammes, la chaleur était tout simplement insoutenable. Malgré tout, Rami alla plus rapidement pour secourir le faon apeuré qui avait peine à nager dans les tourbillons du cours d’eau. N’hésitant d’aucune façon, il saisit à bras le corps le jeune animal sans égard à l’orignal qui voulut s’en prendre à lui pour protéger sa progéniture. Rami esquiva de justesse les bois du cervidé et revint rejoindre Pibi qui s’était arrêtée, l’air estomaqué de voir la scène qui se déroulait devant ses yeux. On pouvait y voir le même air ahuri dans les yeux du jeune animal que Rami tenait fermement dans ses bras.

—Que faisons-nous pour lui? questionna-t-elle en regardant l’orignal qui n’avait pas bougé d’un centime.
Pour toute réponse, il attendait que l’orignal bouge de lui-même. Sachant qu’il allait suivre son petit.
—Mais pour l’amour du Ciel! Qu’est-ce que t’attends. Suis-nous! cria Rami vers l’animal qui semblait perdu.
Comme s’il l’avait entendu, l’orignal se mit à faire des bons pour se sortir de l’eau.
Rami vola plus bas et plus lentement afin d’encourager l’orignal à les suivre.
Voyant que le brasier était maintenant loin derrière eux, Rami trouva enfin un lieu suffisamment sécuritaire pour déposer le jeune animal. Il laissa l’orignal épuisé s’approcher d’eux. Puis, lentement, père et fils entrèrent dans une clairière éclairée par le soleil qui se levait timidement.

Quasi remis de leurs émotions après avoir passé une nuit singulièrement mouvementée, ils sillonnèrent la côte est pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que Rami commence à sentir la fatigue le gagner. Ses blessures causées par le gros chat blanc, comme le surnommait PiBi, n’étaient pas trop graves et, surprenamment, elle l’avait remarquablement bien soigné pour un ange qui n’avait jamais fait ça auparavant, malgré tout, il avait besoin d’une pause.
Apercevant enfin l’endroit qu’il s’était fixé, il l’interpella en sifflant entre ses doigts et lui indiqua la direction un peu plus à l’est.
PiBi lui avait demandé d’être témoin de ce que les humains avaient pu faire lorsqu’ils avaient été laissés à eux-mêmes, et bien elle allait être gâtée, pensa-t-il, hésitant tout de même à aller jusque-là.
D’un commun accord, ils descendirent en vol plané et survolèrent ce qui avait dû être une cité incroyable, aux yeux de PiBi. Curieuse, elle aurait aimé prendre plus de temps pour s’introduire dans les demeures afin d’y découvrir la façon de vivre des anciens habitants d’une ville, jadis surnommée la grosse pomme, mais Rami se faufilait trop rapidement dans un dédale de rues entièrement inondées.
Voyant qu’il perdait de vue son amie qui le suivait derrière lui, il l’attendit sur le dessus d’un vieux lampadaire. Il n’était pas revenu dans ce lieu depuis la disparition de l’homme. Le cœur lourd, il se souvenait avec regret de la vie trépidante et animée de cette ville. Ses soirées passées dans les bars à observer l’humain dans sa majestuosité lui manquait plus qu’il ne l’aurait avoué. « Quel gâchis! » pensa-t-il avec amertume.

Il vit Pibi qui le rejoignait enfin. Plus lentement, il rentra profondément au cœur de la métropole vétuste.
Après avoir tourné à droite et à gauche plus de fois qu’elle ne put le compter, ils s’arrêtèrent enfin sur le top d’un édifice qui tenait étonnamment debout. Ce n’était pas le plus élevé des gratte-ciels, mais c’était sans doute celui qui offrait une vaste perspective sur la désolation causée par l’homme.
En contrebas, les rues — qui avaient alors été occupées par des voitures de toutes grosseurs et de couleurs, des taxis jaunes et des millions de piétons — étaient maintenant submergées par une marée envahissante. Partout autour d’eux, des édifices avaient été détruits. Certains s’étaient écrasés sur eux-mêmes tandis que d’autres penchaient dangereusement, donnant l’impression qu’ils allaient tomber d’une minute à l’autre sur les bâtiments voisins, créant un effroyable circuit de domino. Même ce quartier temporel, célèbre pour avoir dominé le monde en brillant de mille feux, n’était qu’obscurité et ruine.
Plus loin, on pouvait apercevoir un immense réservoir d’eau où l’on voyait percer ici et là la cime d’arbres morts, laissant deviner l’emplacement d’un ancien parc central.
Abandonné par les humains depuis plus de cinquante ans, le temps avait fait son œuvre sur la Terre, grugeant, brisant et oxydant tout ce qu’il pouvait se mettre sous la dent. Rien n’y échappait.
PiBi grimpa sur le bord d’une tête d’aigle en métal et contempla avec effroi le tableau lugubre qui s’étendait sous ses pieds.
—Par tous les Ciels ! On dirait qu’il y a eu une guerre ici, dit-elle encore sous le choc. Pourquoi ?
—Parc’que nous n’avons pu rien faire pour les en empêcher, murmura Rami qui flottait au-dessus d’elle.
—Je ne comprends pas.
—Nous n’serions pas là à regarder une ville détruite, si les magistrats n’avaient pas aboli la Loi Égide et dressé la Grande déchirure. Nous aurions institué l’respect des valeurs terrestres et instauré l’harmonie au fil des siècles. L’homme partagerait encore cette Terre avec ses semblables à l’heure actuelle.
—Que s’est-il passé ? demanda-t-elle encore plus intriguée.
—À partir du moment où nous n’pouvions plus communiquer avec les humains, nous n’avions plus les moyens d’interagir en la faveur d’la vie sur Terre. Nous avons vu les signes apparaître un à la suite de l’autre. Devenue invisible à leurs yeux et dans le cœur des hommes, des femmes et des enfants, la race humaine n’en a fait qu’à sa guise, sans penser aux conséquences.
—Mais… il est trop tard ! affirma PiBi.
Pour toute réponse, Rami tourna la tête vers elle.
—Viens ! L’orage approche et j’aimerais atteindre la ville des Anges avant la tombée de la nuit et nous avons encore beaucoup de chemin à faire. On a perdu assez de temps. Ce sera bientôt l’heure.
—L’heure de quoi ?
Mais il avait déjà plongé entre les édifices sans répondre à ses questions. Elle porta un dernier regard autour d’elle, peu convaincue.

Que pouvait faire une poignée d’Anges, maintenant que l’humain n’était plus là ? Voyant qu’il prenait rapidement une distance, elle enfila son sac en bandoulière et plongea à son tour pour le rattraper.
Où l’emmenait-il?
Elle n’en avait aucune idée.

Pendant des heures, qui leur semblèrent une éternité, ils durent affronter une pluie incessante et des vents déchaînés, rendant pénible une bonne partie de leur voyage pour atteindre la ville des Anges. Pour éviter le gros de la tempête, ils s’enfoncèrent un peu plus profondément dans les terres pour s’éloigner de l’ouragan qui frappait toute la côte est, rallongeant ainsi la durée de leur voyage.
Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’ils arrivèrent enfin à destination. Les rafales soufflaient vigoureusement, mais le plus fort de la tempête se dirigeait dorénavant vers le nord.
Rami posa le pied le premier sur le toit d’un immense édifice submergé à sa base, suivi de près par PiBi. Trempés de la tête aux pieds, ils étaient épuisés et transis jusqu’à la moelle. Ils entrèrent dans le bâtiment et descendirent les marches d’une cage d’escalier terne, mais éclairée par une lumière étrange que PiBi n’avait jamais vue auparavant.
—C’est d’l’électricité, répondit-il, à son interrogation silencieuse. Ici, tout fonctionne avec cette énergie. Certains anges ont réussi à réactiver certaines technologies des humains. C’est impressionnant, hein !
Elle hocha la tête, une fois de plus fascinée par tout ce qui les entourait depuis son arrivée sur Terre.
—Et le plus incroyable, c’est qu’c’est grâce au vent. Aurais-tu pu imaginer ça ?
Elle n’eut aucune difficulté à croire ce qu’ils étaient capables d’obtenir avec le vent. Elle n’avait qu’à se rappeler les bourrasques violentes qu’ils venaient de braver durant des heures. Un frisson la parcourut.
—Suis-moi, nous allons les r’joindre à la Salle de contrôle. Ils y sont probablement tous rassemblés.
—Pourquoi ? Que font-ils ?
—Tu verras. J’espère qu’il n’est pas trop tard.
—Par tous les Ciels! Quand mettra-t-il un terme à ce suspense insoutenable?
Rami ne l’entendit pas, trop pressé par le temps perdu dans la tempête.
Ils descendirent les escaliers rapidement. À chaque étage, un numéro peint en noir indiquait le niveau, mais il ne s’en souciait aucunement, connaissant l’endroit par cœur. Il stoppa net sur le palier d’un étage et tira sur la poignée, puis il pénétra dans un long corridor sombre, accompagné de Pibi. Ils marchèrent d’un bon pas pendant plusieurs minutes, croisant une multitude d’autres portes et d’autres corridors menant vers d’autres lieux, jusqu’à ce qu’ils arrivent à destination. Du moins, en conclut-elle.
Rami ouvrit la lourde porte et la fit entrer dans ce qu’il semblait être une petite pièce pourvue de cinq rangées de sièges orangés et usés disposées en estrade. Leur faisant face, une large baie vitrée dominait une seconde salle inférieure et considérablement plus spacieuse.
PiBi, qui n’avait pas assez d’yeux pour tout voir, descendit les quelques marches jusqu’à la vitre qui les séparait des autres et observa avec étonnement la cinquantaine d’anges qui leur faisait dos. Même à travers le verre épais, elle pouvait sentir l’agitation fébrile et l’angoisse palpable parmi les anges rassemblés devant des tables où jonchaient une multitude de fils, de moniteurs d’ordinateurs et de boutons lumineux qui donnaient l’impression de se parler entre eux.
Aucun des anges aux ailes noires ne leur porta attention, étant collectivement absorbé. Certains anges étaient assis devant des écrans plats et tapaient activement sur des claviers encastrés, tandis que d’autres se tenaient debout et semblaient attendre patiemment quelque chose d’important. Mais Pibi n’aurait su dire ce que cela pouvait être.
—Que se passe-t-il ? demanda-t-elle à Rami.
—Chchch… fit-il gentiment, son doigt sur ses lèvres.
PiBi regardait la scène sans comprendre l’enjeu, puis, comme pour lui répondre, un son chuintant grésilla à travers les deux salles pendant quelques secondes.
Elle aperçut Zaniah, au centre de la pièce, debout et en alerte. La Reine déposa une main nerveuse sur l’épaule d’un jeune ange au costume vert assis près d’elle. Tel un maestro concentré sur ses partitions d’orchestre, celui-ci pianota vivement sur le clavier devant lui, faisant tressauter ses ailes. Puis, comme s’il avait fait un tour de magie, une voix venue des confins de l’espace se mit à crépiter. Au début, ils ne perçurent que des ondes sonores crachées par les haut-parleurs discrets, puis, petit à petit, les paroles devinrent distinctes.
—Chhe-ffous-chhalut, chhamis-chhe-la-la-la Terre. Je suis le chha-a-a-pitaine Ma-a-a-thews. Chhe réponds à l’appel cchh… cchh… cchhingulier que-que-que nous avons… re-re-rechhu il y a quelques heures de cela. Nous…
Un silence angoissant prit soudainement place à la voix venue des tréfonds de la galaxie. Le technicien au costume vert et aux cheveux clairs se remit à taper avec empressement sur son clavier se demandant ce qui ne marchait plus. Impuissant, il jeta un regard d’incompréhension vers Zaniah.
—Je suis… désolé, reprit la voix étranglée, à travers les haut-parleurs. C’est assurément l’émotion qui me fait chercher mes mots. Vous en voyez la preuve avec mes larmes qu’il m’est impossible de retenir.
Un autre ange aux ailes pointues leva la tête brusquement et se leva rapidement de sa chaise, faisant rouler celle-ci sur quelques pieds derrière lui, puis se diriger vers une deuxième console. Debout, il hésita un moment, puis tenta de régler la situation en exécutant quelques commandes sur un autre clavier encastré. Sans que personne ne s’y attende, le visage en larme d’un vieil homme à la barbe poivre et sel apparut sur les écrans géants qui tapissaient le mur du fond.

Les anges reculèrent machinalement et poussèrent des exclamations admiratives. Zaniah s’avança plus près, une main sur sa bouche, le visage illuminé dans une parfaite béatitude, trop heureuse de voir enfin un humain.
—Je n’aurais jamais cru recevoir un appel provenant de la Terre, continua l’enregistrement. Encore moins, venant de… vous dites… être des Anges. À moins d’être une terrible blague, mais j’ai dû visionner votre message des centaines de fois et il me semble bien avoir remarqué des ailes noires dans le dos de tous ceux qui étaient présents.
Quelques rires mêlés de larmes s’entendirent dans la foule. Étonnée, PiBi forma avec ses lèvres le mot « Humains ». Rami acquiesça et lui sourit.
Derrière l’homme, deux têtes féminines, au regard curieux, apparues dans le champ de vision de la caméra sur fond d’un lever de soleil martien.
—Je crois que nous aurons beaucoup de choses à nous dire dans les prochains jours, mais déjà…
Il épongea ses yeux humides sous ses lunettes et se racla la gorge avant de continuer.
—Depuis cette nouvelle inespérée, nos scientifiques s’affairent déjà à analyser la possibilité de notre retour sur Terre.
Rami aperçu les larmes qui perlaient sous les longs cils noirs de Pibi. Ému, lui aussi, il s’approcha plus près d’elle.
Une main délicate se posa sur l’épaule du vieil homme.
—Ah ! ma femme et ma fille, dit-il en faisant pivoter sa chaise. Venez, que je vous présente.
Le capitaine grisonnant donna sa place à une jeune femme rousse et à une petite fille identique à sa mère.
—Que dois-je dire ? demanda la femme intimidée par l’œil de la caméra.
—Tu leur dis ce que tu veux, Chérie. Pourquoi ne pas présenter notre fille ? Parle un peu de nous. S’ils ont pris la peine de communiquer avec nous, c’est qu’ils veulent sûrement en savoir plus sur nous.
Elle lui sourit timidement, se replaça sur la chaise pour faire face à la caméra et attira sa fille plus près d’elle pour lui donner du courage.
—Je suis… Noéla et voici ma fille, Chloé. Elle a eu 9 ans, il y a tout juste deux sols. Vous êtes un peu en retard pour son cadeau d’anniversaire. Mais… comme cadeau, nous vous décernons la palme. Personne ici n’a pu égaler le vôtre, dit-elle en riant, pas même la rose des sables martienne de son oncle.

—Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’avoir un message provenant d’un ange, poursuit-elle. Chérie, dis-leur bonjour.
De son index, elle toucha le bout du nez de sa fille qui lui sourit timidement.
Ne sachant pas où elle devait s’adresser, Chloé choisit au hasard un point fixe devant elle pour les saluer de la main droite tout en tenant de l’autre la fameuse rose de sable aux reflets orangés et marron.
—Tu veux dire quelques mots à nos nouveaux amis de la Terre ? lui demanda-t-elle en lui montra le dispositif de la caméra.
—Bonjour, monsieur et madame l’ange, dit-elle en portant son regard au bon endroit cette fois-ci. Êtes-vous des Anges gardiens ?
Les anges se mirent à rire dans la salle et échangèrent des sourires entre eux, d’autres hochèrent la tête en réponse à cette simple question, une main déposée sur leur cœur attendri par la candeur de l’enfant.
—Ils ne peuvent pas te répondre, ma puce, expliqua sa mère. Cela prendra du temps avant qu’ils ne reçoivent notre message.
Noéla reporta son attention vers la caméra.
—Que puis-je vous dire? hésita-t-elle un court moment, puis elle poursuivit son monologue. Ma fille et moi-même sommes nées sur Mars. Nous sommes donc martiennes. Mon mari, lui, est terrien, puisqu’il est né sur Terre. Ses parents sont venus coloniser Mars, ou Arès comme vous l’appelez. L’arrivée des terriens sur Mars remonte à plus de 56 années terriennes. Nous sommes si heureux d’avoir reçu votre message… qui que vous soyez, humains ou anges. Vous ne pouviez pas mieux tomber…
La femme sur le grand écran tourna la tête pour cacher ses larmes qu’elle ne pouvait retenir. Le capitaine prit ses épaules pour la consoler, plia un genou et mit l’autre sur le plancher, puis se pencha près d’elles pour continuer.
—Nous… il soupira un bon coup. Une légère buée sortie de sa bouche, laissant supposer que l’air ambiant n’était pas des plus confortables, puis il porta un regard triste sur sa fille qui venait de s’asseoir sur son autre genou.
—Selon nos scientifiques, poursuivit-il, nous ne pourrons survivre plus d’un an, ce qui équivaut environ à un peu plus d’un an sur Terre. Après la dernière tempête de type C, qui ne nous inquiétait pas outre mesure, mais qui s’est transformé progressivement en type A, a causé plus de dommage que nous l’avions prévu. Après 87 sols de vents acharnés, le moteur principal nous a finalement lâchés, rendant notre serre centrale S1 inutilisable. Il ne reste que les intermédiaires, la S2 et la S3, mais elles ne font que la production de végétaux et de fruits. La serre principale nous fournissait en grain, en soya et une grande partie en eau potable. Nos réserves fondent trop rapidement, et ce, malgré le rigoureux rationnement que nous imposons à la colonie tout entière depuis des sols.
Les anges consternés échangèrent des regards impuissants entre eux.
—Nous ne savions pas si la situation sur la Terre s’était rétablie. Si le taux de méthane a diminué, comme vous sembler le confirmer, alors, nous ferons tout notre possible pour faire ce voyage et revenir chez nous. Nous ne sommes pas beaucoup, une centaine environ et dans ces personnes, seulement 35 sont nées sur la Terre. Ce sera donc très étrange pour tous les autres qui sont nés ici, sur Mars… ou Arès. Mais, il est évident que nous aurons besoin de votre aide, et cela… dans bien des aspects, j’en ai peur.
PiBi regarda Rami. Elle comprenait que trop bien la transition difficile à faire entre deux mondes.
—J’ai peine à terminer ce message. J’ai peur de ne jamais recevoir de réponse en retour et que tout ceci n’ait été qu’un rêve interstellaire ou… un mirage cosmique. Malgré tout, il me faut terminer cet enregistrement, si nous voulons lui faire traverser l’hyperespace.
Il se tourna vers sa femme qui avait repris contenance et lui sourit tristement. Puis il fixa la caméra une dernière fois.
C’est… avec joie, aussi avec un peu d’impatience mêlée de beaucoup d’angoisse, que je vous dis… à bientôt, mes amis.
Le capitaine s’étira le bras près de l’objectif pour arrêter l’enregistrement. Les écrans redevinrent noirs, laissant les anges encore émus, mais le cœur gonflé d’espoir.
—On leur répond ? demanda un jeune ange à la chevelure bleue et à lunettes jaunes derrière Zaniah.
—Oui, nous leur répondrons, confirma-t-elle en lui souriant. Que l’on prépare l’incantation pour ouvrir une brèche dans la Grande déchirure, je dois envoyer mon message dès maintenant.
PiBi interrogea du regard Rami.
—Pour que les humains puissent nous voir et nous entendre, nous d’vons lever le sortilège imposé par les magistrats. Ça fait très longtemps que Zaniah cherche un moyen d’y arriver et elle a enfin réussi avec l’aide de Siméon.
Comprenant maintenant tous les enjeux de la mission de Rami dans les Terres pures, elle le regarda pantoise.
—Tu ne m’as jamais dit si tu avais pu approcher Siméon. L’as-tu rencontré lorsque tu étais dans les Terres pures ?
—Comment crois-tu que les anges sont capables d’communiquer avec les humains, répondit-il, un sourire satisfait ?
—Je suppose que cela valait la peine de me laisser croupir dans une cage humide et sale.
Il avala de travers. Voyant son air désolé, elle ne put s’empêcher de rire.
—Sale vermine, va! maugréa-t-il pour la faire sourire en retour.

Sur le toit de l’ancien édifice, trois anges se tinrent en cercle, bravant le vent encore puissant et la pluie qui tombait à l’horizontal. D’une même voix, ils entamèrent la prière d’incantation. Graduellement, un dôme translucide pris forme au-dessus de leur tête, ressemblant à une immense bulle de savon les protégeant de la pluie et du vent.
Sur leurs bras, des symboles, différents de ceux de Rami, commencèrent à se déplacer en glissant sur leur peau pour s’imbriquer les uns dans les autres en trois anneaux parfaits qui, une fois réunis, se mirent à briller comme un soleil autour des trois mages aux ailes noires. Leur voix s’éleva encore plus fort, jusqu’à ce que leur âme astrale se superpose au-dessus d’eux. Le chant angélique se faisait maintenant entendre à travers les bourrasques, puis ils s’arrêtèrent et levèrent la tête pointée vers les cieux, au-delà du champ d’attraction terrestre, au-delà de la lune cachée derrière les nuages. Pour conclure cette apothéose, un faisceau lumineux jaillit en leur centre et traversa la stratosphère, au-delà de la matière noire. Ils restèrent ainsi immobiles pour permettre à un second message de parcourir les 200 000 000 de kilomètre qui les séparaient d’Arès.

Plus bas, dans les dédales de l’édifice devenu temporairement une antenne radio géante grande portée, la Reine prit place devant la console d’enregistrement et donna le signal à son bras droit toujours attentif.
—La vidéo est activée, Zaniah, l’avisa Léo d’une voix si faible qu’elle seule l’entendit. Elle lui sourit, reconnaissante.
Assise, droite et fière, elle lissa sa robe et fixa l’œil de la caméra qui allait tout enregistrer. Elle prit une grande respiration, puis commença.
—Je suis Zaniah, la reine des Anges établis sur la Terre depuis des millénaires. Une parcelle de notre communauté s’est rassemblée ici pour entendre votre réponse au premier message que nous vous avons envoyé hier. Je dois avouer que plus d’un a versé une larme au son de votre voix et celles de votre charmante femme et enfant. Moi-même, je n’ai pu contenir ma joie tellement elle était grande. Et… pour répondre à ta question, jeune fille, oui, nous sommes des Anges Gardiens.
Elle fit une pause et sourit.
—Mon cœur est gorgé d’espoir et… telle une mère, je n’aurais de repos que lorsque vous serez tous sains et saufs de retour sur Terre.
Elle soupira et colla son dos sur le dossier de la vieille chaise à roulette, les mains jointes sur le coton flamboyant de sa robe jaune soleil.
—D’ici là, comme vous le dites si bien, nous aurons beaucoup à nous raconter, Capitaine Mathews. Je vous ferais part des raisons de notre silence depuis tant d’années et… pourquoi nous avons enfin réussi à vous envoyer un message, dont je l’espère, n’est pas arrivé trop tard. Je serai toute de même franche avec vous. Votre retour sur Terre aura pour conséquence de bouleverser l’équilibre de la communauté des anges, qui s’expliquera par la différentiation de certains groupes. Nous souffrirons sûrement des pertes que cela engendrera, car votre retour provoquera inévitablement de grands tumultes. Mais… je vous donnerai plus de détails dans un prochain message. Nul besoin de vous préoccuper sur la question pour le moment. Tout cela est pour un avenir lointain.
Elle porta son regard sur les anges autour d’elle, trouvant dans leurs yeux l’encouragement pour continuer.
—J’aurais aimé pouvoir vous aider, là-bas, dans votre périlleuse condition. Mais nous devrons nous limiter à l’aide que nous pourrons vous apporter, ici, sur Terre. Je ne peux que prier pour que votre voyage se passe bien jusqu’à votre retour.
Elle fit une autre pause pour reprendre contenance. Elle ne voulait pas pleurer devant la caméra. Elle devait se montrer forte. Comme une reine se doit de l’être.
—Nous… souhaitons avant tout que les erreurs du passé ne se reproduisent pas une autre fois. Ce sera notre première mission, pour vous et pour nous.
Elle sourit tristement.
—Mais, je vous fais la promesse suivante : nous serons là à votre arrivée et nous vous attendrons avec impatience. Nous préparerons le terrain pour vous et nous serons là aussi pour aider ceux qui n’ont jamais connu la Terre. Nous sommes en moyen de le faire et de parer aux inconvénients de la différence gravitationnelle de la planète, de celle dont vous êtes habitués sur Arès.
Les jours pénibles qu’elle avait vécu pour s’adapter à l’attraction terrestre revinrent à l’esprit de Pibi. Machinalement, elle porta ses mains sur son ventre. Elle eut une pensée pour la souffrance que ces humains allaient devoir endurer. Une chance, ils n’ont pas d’ailes, pensa-t-elle.
Zaniah s’arrêta un moment pour réfléchir et porta une autre fois son regard sur les anges attroupés autour d’elle. Un léger sourire se forma sur ses lèvres, plus joyeux cette fois-ci.
—Nous ne pouvons pas tous faire partie de l’image que nous sommes sur le point de vous envoyer. Toutefois, je crois qu’il est impératif que vous rencontriez mes Ailes noires. Alors… je leur cède ma place.
Des sifflements et des exclamations de joie fusèrent de toute part dans la salle.
—Nous pouvons commencer par celui qui a réussi à comprendre la technologie des hommes du passé, sans qui nous n’aurions pu communiquer avec vous dès le départ.
Elle invita l’ange assis à côté d’elle à venir se présenter. Il la regarda d’un air circonspect, trop timide pour faire la première présentation, mais elle ne lui laissa pas le choix et tira sa chaise devant la caméra. Intimidé, il resta bouche bée un moment. Zaniah lui donna un léger coup de pied pour le sortir de sa torpeur et lui sourit gentiment pour l’encourager.
Non loin d’eux, un ange portant un chapeau vert envahi d’épinglettes multicolores s’impatienta.
—Vas-y Léonardo! Ça prend pas une éternité pour se présenter, aboya-t-il.
Déconcerté, l’ange aux cheveux blonds se racla la gorge, un air timide.
—Je… je suis Léo, dit-il simplement en se penchant devant la caméra. Le vert émeraude de son costume faisait ressortir ses yeux éblouissants.
—J’suis enchanté d’faire votre connaissance, finit-il par dire, heureux que son tour soit passé. Finalement, cela avait un avantage d’être passé en premier, pensa-t-il soulagé.
Zaniah profita de ce moment pour se lever et laisser la place à ceux qui étaient surexcités.
—Hé ! p’tite! Regarde, ce sont d’vraies ailes, dit Mano, l’ange au chapeau vert à épinglettes qui n’avait pas perdu de temps pour prendre la place de Léo. Il tourna le dos à la caméra pour montrer ses ailes noires.
—Et j’te ferais faire le tour de la Terre. Tu n’imagines pas, ajouta-t-il avec entrain.
Une angeresse aux yeux violets en profita pour le pousser gentiment.
—Ne lui fais pas confiance, Chloé. Si tu veux quoi que ce soit, c’est à Patti qu’il te faudra t’adresser, ajouta-t-elle en lui envoyant un baiser de la main. À bientôt!
Ce fut le tour de Dally, un ange aux cheveux bleus et lunettes jaunes, l’air sérieux. Il s’inclina lentement vers la caméra.
—Ici, il n’y a pas plus cool que moi, Chloé. Ne te laisse pas berner par ces vulgaires amateurs. Il se redressa, son air toujours aussi sérieux, puis il laissa la place à un autre.

À tour de rôle, ils se présentèrent presque tous. Chacun et chacune ayant une personnalité des plus colorée.
Rami en profita pour entraîner PiBi dans les corridors jusqu’au centre de la salle, sans qu’elle eût le temps de dire quoi que ce soit. Les Ailes noires, qui ne la connaissaient pas, se tournèrent à leur passage. Certains échangèrent des commentaires entre eux au sujet de Rami et de la nouvelle angeresse aux ailes totalement blanches qui l’accompagnait. Pour la majorité, ils étaient au courant de sa venue, mais il ne l’avait jamais vue. Un ange probe venant des Terres pures n’était pas habituel dans leur communauté tissée très serrée.
Rami s’arrêta devant Zaniah pour lui demander son accord. Elle hocha la tête en signe d’assentiment et sourit à PiBi, mais se ravisa et mit sa main sur le bras de Pibi.
—Plume Blanche ! Dis-leur qui tu es. Dis-leur qui tu es vraiment.
PiBi hésita, mais le message qu’elle lut dans les yeux de Zaniah était très clair. Elle s’approcha de la console et observa Rami qui se présentait devant un moniteur contenant des chiffres et des lettres qui se mouvaient rythmiquement vers le haut.
Tout juste derrière, la Reine des anges fit signe du regard à Léo de replacer la chaise devant la caméra. PiBi se tourna vers Zaniah, mais celle-ci l’invita déjà à s’asseoir.
Comme elle ne semblait pas savoir quoi faire, Léo, doublement intimidé par la beauté énigmatique de Pibi, lui pointa l’œil de la caméra. Elle le regarda hésitante.
—Tu… tu n’as qu’à t’adresser à la caméra… juste là, dit-il d’une voix chevrotante. Je vais tout sauvegarder ce que tu diras.
—Sauvegarder? répéta Pibi, ne comprenant pas ce qu’il pouvait bien protéger dans ce qu’elle allait dire.
—Ne t’inquiète pas. Ce… ce n’est pas important.
Elle lui sourit, repensant à la mère de Chloé qui avait expliqué à sa fille le fonctionnement de l’enregistrement. Ne comprenant rien à cette technologie, dont les Terres pures étaient totalement dépourvues, elle s’en remettait entièrement à Léo et évacua tout l’air de ses poumons qu’elle avait gardé depuis qu’elle s’était assise sur la chaise.
La salle se tut, attentive à ce qu’elle allait dire.
—Je… mon… nom est Plume Blanche, mais on me surnomme PiBi. Je viens des Terres pures. Je ne suis pas née sur Terre, tout comme vous, Noéla et Chloé.
Elle jeta un œil à Rami, qui s’était placé derrière le moniteur, lui faisant face. D’un léger sourire, il l’encouragea à poursuivre. Ce qu’elle fit.
—Ma… communauté m’a banni pour des préjugés et des doctrines qui ¾ je comprends de plus en plus chaque jour que je passe sur cette Terre ¾ ne font pas partie des valeurs des Anges de la Terre… et ni des miennes à bien y penser. Elle baissa les yeux sur ses mains légèrement glacées par la nervosité.
Des acclamations enthousiastes se firent entendre au fond de la salle, suivi de Chut! Chut! en cascade.
Elle prit soudainement conscience de l’importance que revêtait son message. Ce que Zaniah souhaitait qu’elle partage en ce moment même était bien plus destiné aux anges rassemblés dans la salle que la future destination du message vers Arès.
Elle leva les yeux, intimidée par cette réaction autour d’elle, puis elle continua, sentant la motivation monter au creux de son ventre.
—Ayant vécu toute ma vie dans les Terres pures, ma vision de la vie était déformée par des dogmatiques bornées et j’ai eu le malheur de goûter à leur acharnement injustifié et aveugle. Mais, aujourd’hui, sachant que des humains sont toujours en vie et que votre existence en soi donne un sens à l’existence même des anges aux ailes noires sur cette Terre, mon cœur ne désire qu’une chose…
Elle fit une pause, laissant les Ailes noires pendues à ses lèvres.
—…prendre soin de vous et vous accompagner dans une vie meilleure.
Elle leva encore une fois les yeux vers Rami et lui sourit, puis reporta son regard vers l’œil de la caméra qui était toujours actif.
—Venez humains ! Revenez à la maison ! Nous vous attendrons avec impatience.
Elle pencha à nouveau ses yeux sur ses mains plus calmes cette fois-ci. Puis, un sourire timide se forma sur ses lèvres et s’adressa une dernière fois à la caméra.
—Je t’attendrai Chloé. Veux-tu être mon amie?


Emprisonné depuis des jours dans les sombres profondeurs du Palais de la justice, le magistrat Siméon était convaincu d’avoir entendu les battements sourds du cœur du Mont-Zaniah. Était-ce par crainte d’y trouver la mort ou de se perdre dans les dédales obscurs et froids des sous-sols du palais qu’il ne s’était jamais aventuré aussi profondément dans les entrailles de la magistrature? Il se mit à rire de manière hystérique à cette réflexion pessimiste. Quelle ironie du sort, murmura-t-il.
Les poignets enchaînés au plafond de pierres moisies, il tentait vainement de retenir ses tremblements qui l’envahissaient sans vergogne. Seul, il laissa quelques larmes couler sur ses joues ensanglantées. Puis il eut une pensée pour la pauvre Plume Blanche qu’il avait vu tomber dans le gouffre vers un autre monde. Un monde pour lequel il avait dupé la Première magistrate. Avait-il des regrets de l’avoir fait? Une autre question sans réponse.
Tout cela n’était pas en vain, se réconforta-t-il, malgré sa situation des moins enviables. Il ne pouvait espérer qu’une chose, que Rami ait survécu après s’être enfui des mains des colosses.
Quant à lui, il n’avait pas eu cette chance. Peu après avoir rencontré le jeune ange aux ailes noires pour lui transmettre les codes destinés à la Reine Zaniah, il avait été intercepté par la garde rapprochée de la Première magistrate et enfermé sous clé.
Est-ce que les Ailes noires allaient le sauver et le sortir de ce cachot sinistre? Il l’espérait aussi, mais il en doutait fortement. Il soupira. Trop de questions restaient sans réponse.
Il se consolait tout de même, car grâce à Rami, il avait accompli une part de la mission. Il y avait de l’espoir, pour eux. Cependant, c’était un point de non-retour et il savait que son chemin se terminait ici.
Le cœur rempli d’amertume, il expulsa de ses poumons toute sa rage et sa profonde affliction. L’écho de ses cris se répercuta sans fin sur les pierres indifférentes à ses souffrances, mais cela lui fit tout de même un peu de bien.
Le corps meurtri, mais le cœur en paix avec sa sombre destinée, il ferma doucement les yeux et laissa son cœur battre à l’unisson avec la montagne.

Fin de la cinquième partie et du Tôme 1.
Tôme 2 à venir.