Écrit et illustré
par
Nathalie Beauchamp


Courbaturée de la tête aux pieds de ses premiers essais de vol, Pibi s’était levée en même temps qu’un épais brouillard abrillait la maison de pierres et feutrait un soleil qui laissait présager une chaude journée.
Se traînant les pieds dans les escaliers pour se diriger vers la salle commune, elle se plaignit à chaque marche qu’elle descendait. Rami, qui préparait déjà le petit déjeuner, sourit lorsqu’il l’entendit venir derrière lui en se lamentant.
—Aïe ! Aïe ! Aïe !
—J’te l’avais bien dit… la taquina-t-il sans se retourner.
—Qu’est-ce qui m’arrive ? Il n’y a pas un endroit qui ne me fasse pas mal. Pourtant, je ne suis pas tombée, hier. Du moins, presque pas, marmonna-t-elle pour elle-même.
—T’es juste un être ailé qui subit les affres d’la gravité et qui a tout simplement fait d’l’exercice. Bienvenue sur Terre, chérie ! dit-il en lui faisant un clin d’œil, tout en déposant au milieu de la table deux bols de fruits frais, un pot de miel parfumé et des noix écalées.
—Pffhh ! Tu n’es pas drôle, rouspéta-t-elle les yeux à moitié ouverts.
Elle tira vers elle le tabouret bancal qu’elle avait adopté depuis son arrivée et s’assit en gémissant de douleur.
—Pauvre p’tite, t’en as pour quelqu’jours comme ça. Mais si tu veux mon avis, tu d’vrais t’remettre à voler le plus rapidement possible, pour habituer ton corps.
—Sache pour ta propre gouverne que je n’irais nulle part ce jourd’hui, ni le lendemain ni le surlendemain ! Je ne bouge plus d’ici ! Je compte même retourner me reposer après le petit déjeuner.
—Dommage ! Moi qui voulais partir pour la Ville des Anges.
Soudainement réveillée, elle se redressa et ouvrit grand les yeux, trop curieuse d’en savoir plus.
—La Ville des Anges ?
—Mm-hm ! Mais, puisque t’es sur l’bord d’mourir, oublie ça. J’vais pas t’porter jusque là-bas pendant plus d’deux jours d’vol. Je l’ai fait depuis l’Islande à ici. Alors, n’y pense même pas.
—L’Islande ? Où est-ce ?
—Même si je te le disais, ça ne te dirait pas grand-chose, répliqua-t-il en s’assoyant devant elle tout en faisant le compte pour s’assurer qu’il ne manquait rien pour leur déjeuner.
—Essaie toujours…
Surpris, il la contempla un moment, tout en donnant l’impression qu’il réfléchissait. Il aimait juste plonger ses yeux dans les siens et voir la magie s’opérer. Chaque fois, les joues de Pibi s’empourpraient et ses lèvres prenaient la teinte des fruits rouges qui attendaient sagement sur la table, jusqu’à ce qu’elle finisse par détourner le regard, trop intimidée par le charme de Rami, qu’il définissait lui-même comme d’un tendre séducteur.
Mais aujourd’hui, quelque chose de différent se produisit. Elle maintint son regard, malgré ses joues en feu. Troublé, il baissa les yeux et reporta son attention sur la question qui le déstabilisait un peu.
—Mmh ! Voyons voir… comment j’pourrais t’expliquer ça ?
—Où sommes-nous par rapport au Gouffre ? demanda-t-elle d’une voix posée, les bras croisés sur la table.
Il déglutit de travers et la regarda, non pas pour la faire rougir cette fois-ci, mais parce qu’il ne pouvait que trop imaginer le cauchemar qu’elle avait vécu. Elle avait passé trois jours d’enfer, clouée au sol, à tenter de survivre dans un environnement qu’elle ne connaissait pas, sans rencontrer une seule âme qui vive.
Depuis le départ des derniers humains vers Arès, tous les anges avaient quitté l’Islande, fuyant un gouffre invisible beaucoup trop menaçant. Ce Gouffre était un Dead end et c’était la raison pour laquelle les Magistrats avaient choisi ce lieu pour bannir les anges trop têtus ou ceux qui ne cadraient tout simplement pas dans leurs exigences. C’était purement de la tyrannie aux yeux de Rami. Il sentait monter en lui une rage indéfinissable et pour revenir sur Terre, il se leva, alla chercher de quoi écrire et du papier recyclé et déposa le tout devant lui, puis il commença à dessiner grossièrement un cercle dans la partie droite de la feuille.
—Le gouffre s’trouve là, au-dessus d’une plage en Islande. Il traça un gros X avec la pointe de son crayon sur le pourtour inégal.
—C’est une très grande île, mais plus aucun ange n’y vit.
Elle confirma en hochant vivement la tête puis piqua une fraise bien dodue tout en gardant sa concentration sur lui.
—Lorsque j’t’ai vue sur la route, j’t’ai amené ici.
Il dessina dans la partie gauche de la feuille une deuxième forme légèrement semblable à la première et marqua l’emplacement d’un autre X.
—Nous sommes sur une île située près de Terre-Neuve, précisa-t-il.
—Terre-Neuve ! J’aime ce nom, dit-elle en mâchant la fraise juteuse et sucrée.
Un léger sourire se forma au coin des lèvres de Rami.
—J’trouve aussi.
Comme elle semblait réfléchir, il attendit, pigeant dans le même bol.
—Qu’est-ce qu’il y a entre ici et le Gouffre ? voulut-elle savoir en pointant de son doigt rougi par le fruit juteux qu’elle venait d’engouffrer.
—L’océan, répondit-il. Il vit dans ses yeux de l’interrogation.
—De l’eau sur des kilomètres et des kilomètres de long, expliqua-t-il.
Elle hésita un moment.
—Pendant combien de temps m’as-tu portée jusqu’ici ? demanda-t-elle ne comprenant pas le concept des distances qu’ils utilisaient.
—Ça… n’a pas d’importance, dit-il en déplaçant la carte plus loin, hors de sa vue.
—Cela en a pour moi, insista-t-elle.
Il déposa ses mains à plat sur la table devant lui, faisant glisser le bout de ses doigts sur un nœud raviné dans le vieux bois, puis laissa échapper un long soupir.
—Trois jours. Trois interminables jours à m’demander si t’allais survivre à ce périple.
Elle l’observa un moment, réalisant ce qu’il venait de dire.
—Je suis restée inconsciente tout ce temps-là ?
—Et trois jours de plus… une fois rendus ici.
—Tu as pris soin de moi pendant six jours et la première chose que je fais en me réveillant, c’est de te tomber dessus.
Il la regarda bouche bée. Un silence gênant s’installa entre eux. Elle se trouvait tellement bête de l’avoir traité ainsi. Elle serait morte sans lui.
—Je suis… sincèrement désolée, Rami.
Pour toute réponse, il lui sourit tendrement. Une lourdeur venait de délivrer son cœur. Machinalement, il porta sa main droite sur sa poitrine et lui fit un signe de tête.
L’espace d’un moment, elle laissa son regard se perdre dans le sien. Puis, pour faire taire ses envies qu’elle sentait monter en elle, elle changea de sujet.
—Quand partons-nous ?
Il se retint de pouffer de rire. Elle ne cessait de l’étonner.
—Eh bien ! Nous pourrions plier bagage après le petit déjeuner. Tiens, voilà du miel, je sais que tu adores ça avec les fraises sauvages. Et j’ai aussi trouvé des noisettes dans le boisé derrière la maison. Goûte, j’crois qu’tu vas aimer ça.
Elle prit une noix bien ronde du bout des doigts, la porta à son nez et, voyant que ça n’avait pas l’odeur de poisson en putréfaction, elle goûta prudemment. Elle se surprit à apprécier sa saveur légèrement douceâtre et en mangea une deuxième.
—T’as besoin d’nourriture plus solide dans laquelle t’iras puiser l’énergie qui t’manque pour faire le voyage.
Elle approuva de la tête, puis en reprit quelques-unes et croqua à pleine dent.
—Oh ! Ch’est un peu dgure pour les dgents, par contre.
Il sourit de nouveau. La bonne humeur de Pibi était contagieuse.
—Quoi ? Tu vas me dire que c’est encore à cause de la gravité, répliqua-t-elle avec un regard espiègle.
—Oui… si tu t’casses une dent, ce sera grave.
Elle lui fit une grimace et il se joignit à elle pour déjeuner, heureux d’avoir retrouvé leur spontanéité et leur taquinerie mutuelle.
—On peut vraiment se casser une dent ? Je n’y avais jamais songé, se dit-elle en se massant la mâchoire.
—M-hm ! Et j’connais pas de dentiste dans les environs. Alors, fais gaffe…
—Dentiste ? C’est quoi un dentiste ?
Il sourcilla. Elle avait tant à apprendre de leur monde. Mais elle avait tout le temps devant elle pour le faire. La bouche pleine, Rami se lança dans des explications détaillées de différents métiers des humains, en passant par les plus inusités jusqu’aux plus nécessaires. Elle l’écouta attentivement, buvant avec grand intérêt les moindres détails sur son nouvel habitat. Petit à petit, elle se faisait de plus en plus à l’idée d’être réduite à vivre sur cette étrange planète. Or, l’angoisse faisait maintenant place à la curiosité.

Leur paquetage attaché autour de leur corps, ils prirent la direction du Sud, laissant derrière eux la vieille maison de pierres. Rami la regarda une dernière fois se demandant s’ils allaient y revenir. Il avait espéré qu’un jour, peut-être, il pourrait lui redonner la stature qu’elle avait dû avoir du temps des humains et, dans ses rêves les plus fous des derniers jours, y vivre avec PiBi, peut-être même fonder une famille. L’endroit était parfait. Il adorait le boisé qui regorgeait de richesse nécessaire à leur survie et le ruisseau tranquille qui le traversait d’est en ouest. Il aimait tout particulièrement l’odeur de la mer et le vent qui transportait les embruns salés du petit matin. Il y avait vécu des hivers assez froids, mais il avait apprécié sa sécurité, son confort et surtout le calme avant la tempête qui menaçait d’arriver un jour entre les ailes blanches et les ailes noires. C’était inévitable.
—Tu crois que nous y reviendrons? dit-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées.
—Seul l’avenir nous l’dira, répondit-il.
Elle jeta, elle aussi, un dernier regard vers la maison qui l’avait recueillie dans ce Nouveau Monde. Un sentiment d’abandon s’empara d’elle, mais malgré tout, ils prirent les hauteurs et quittèrent l’île, le cœur triste, mais léger à l’idée du voyage qu’ils allaient faire.
Ils longèrent pendant des heures la côte Est, suivant par moment des volées d’oiseaux de toutes grosseurs et de couleurs. Ils croisèrent même une bande de chevaux sauvages galopants sur les plages sablonneuses. Pibi avait suivi leur allure harmonieuse pendant un certain temps, ralentissant sa propre cadence. De toute sa vie, elle n’avait jamais vu si bel animal. Leur fougue débridée la faisait rire aux éclats.
—Ils me rappellent les angillons, cria-t-elle à contre vent pour que Rami puisse l’entendre.

—Ils s’amusent, c’est évident, répondit-il en lui faisant signe de poursuivre leur route.
Elle hocha la tête et, avec regret, remonta plus haut pour reprendre leur rythme de croisière.
Admirant les paysages étrangers, PiBi ne cessait de s’exclamer sur tout ce qu’elle apercevait, survolant simplement des forêts denses ou d’anciennes petites villes côtières ou parfois des plaines occupées par toutes sortes d’animaux qu’elle n’avait jamais vues auparavant. Au fil du voyage, elle découvrait la Terre sous un tout nouveau jour.
Après avoir volé pendant plusieurs heures, PiBi faiblissait. Réalisant qu’elle était loin derrière lui, Rami se redressa pour ralentir et lui laisser le temps de le rejoindre.
—Nous arrivons bientôt, PiBi. R’garde là-bas. Il pointa en direction d’une immense demeure au creux d’une baie, entourée de grands espaces verts et d’un étang aménagé sur le long, rappelant un jardin anglais.
—Nous nous arrêterons dans cette maison pour la nuit.
Elle acquiesça, un sourire fatigué sur ses lèvres.
Il lui tendit la main qu’elle prit sans se faire prier. Rami amorça une douce descente jusqu’à ce qu’ils atteignent enfin une plage et y posèrent pieds.
Exténuée, elle se laissa choir sur le sable qui était encore chaud du soleil de la journée. Resté debout, il s’approcha d’elle.
—T’es très forte, PiBi. J’avoue qu’tu m’impressionnes beaucoup. J’aurais pas pensé qu’t’aurais été capable d’aller si loin. Nous avons fait presque la moitié du chemin.
—C’est vrai ! dit-elle d’une voix lasse, mais surprise.
—Si nous tenons ce rythme, nous r’joindrons la ville des Anges demain avant la nuit. Juste à temps pour que…
—… que quoi ?
Pour toute réponse, il lui tendit sa main pour qu’elle se relève.
—Viens ! Suis-moi. J’suis affamé et y a sûrement de la nourriture que j’y ai laissée à mon dernier passage.
Épuisée d’avoir volé pendant des heures, ils parcoururent à pied la distance qui les séparait de ce qui avait dû être une somptueuse demeure, mais les années passées sans personne pour l’entretenir avaient fini par ternir sa splendeur.

Ils gravirent avec prudences les marches de pierres déformées par l’accumulation de sable et s’arrêtèrent devant le porche. La porte de métal rouillé, sortie de ses charnières, tenait par la peur. Rami passa le premier, PiBi hésita à le suivre.
—Moi qui croyais que ta maison de pierres était dans un mauvais état. N’est-ce pas dangereux d’entrer dans celle-ci ? demanda-t-elle, perplexe.
—J’y viens chaque fois que j’fais le voyage. T’inquiète pas. L’aile sud y est plus sécuritaire.
Ils traversèrent ¾ ce qui avait été à une certaine époque ¾ un majestueux hall d’entrée. Le haut plafond, ouvert par endroit, laissait entrevoir une lune pleine et brillante et quelques étoiles qui commençaient à poindre dans le ciel.
Ils prirent par la gauche et longère un corridor dominé par plusieurs fenêtres envahies par des lierres grimpants. Rami, qui menait la marche comme s’il avait toujours été le maître de la demeure, vira à droite et prit un autre petit couloir recouvert d’un tapis rouge usé pour atteindre un lieu précis dans les entrailles du vieux manoir. Lasse, elle le suivait sans rechigner, soulevant la poussière en traînant les pieds.
Ensemble, ils traversèrent une vaste salle où s’imposait une longue table bordée d’une dizaine de chaises antiques dont le tissu vert mousse était tout aussi élimé que le tapis. Tristement inanimé et négligé depuis fort longtemps, un formidable chandelier de cristal était illuminé par un rayon de lune qui s’infiltrait doucement par des trous dans le plafond voûté. Il régnait dans cette pièce un parfum fantomatique, vestige d’une époque faste et luxueuse.
Arrêtée au milieu de l’allée, PiBi était à la fois navrée et en admiration. Elle n’était pas encore habituée par les marques de désolation laissées par l’homme.
—À quoi ressemblait ce monde quand les humains occupaient celui-ci ? dit-elle pour elle-même. Ce devait être somptueux.
—C’était magnifique, répondit-il, en faisant dos à une porte qui ouvrait sur deux sections de corridors, l’un menant vers la cuisine à sa gauche et l’autre qui continuait tout droit vers une grande fenêtre tout au fond.
—Les humains étaient capables de faire des choses incroyables, affirma-t-elle observant tout autour d’elle.
—… et de terrible aussi, compléta-t-il d’une voix empreinte d’amertume.
Elle n’était pas certaine de vouloir savoir ce qu’il sous-entendait.
—La cuisine est par là. On y va ? lui demanda-t-il en la regardant.
PiBi se tourna pour lui faire face, mais paralysa sur place, les yeux grands ouverts.
—N’aie pas peur, c’est pas du poisson, dit-il à la rigolade. Tu vas aimer, j’en suis certain, c’est du maïs séché et ça ressemble à des noix, on pourra se faire des galettes avec… la farine… de…
Il s’arrêta au milieu de sa phrase, voyant que toute trace de sang venait de quitter le visage de PiBi.
—Hé ! Ça va pas ? T’es livide. Nous n’aurions pas dû voler aussi longtemps, dit-il en fronçant les sourcils.
Lentement, elle leva la main pour pointer quelque chose derrière lui.
—Dis-moi qu’il ne nous voit pas, chuchota-t-elle.
Rami ne savait pas ce qu’il allait trouver derrière lui, mis à part un long corridor et, tout au bout, une fenêtre aux carreaux brisés. Un frisson monta le long de sa colonne et s’immisça jusqu’au bout de ses ailes. Il connaissait l’endroit par cœur, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’un autre que lui puisse profiter des lieux.
Doucement, il se tourna et aperçut une bête sombre qui pénétrait lentement par la vitre cassée et sautait sur le vieux tapis moisi. Le prédateur se figea lorsqu’il vit les étrangers et se mit à râler en signe de protestation, faisant apparaître ses crocs acérés.

—Les animaux nous voient parfaitement, répondit-il à voix basse. Mais j’ai p’t-être oublié de t’le mentionner, ajouta-t-il, en s’excusant presque de son omission.
Par réflexe, il recula d’un pas pour protéger PiBi qui n’avait jamais vu une telle bête, aussi belle soit-elle.
—Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
—J’suis pas un expert, mais j’crois qu’c’est un tigre blanc.
—Un tigre ? C’est quoi ?
—Mhmm… c’est comme un chat… un gros gros chat… blanc… aux rayures noires… et qui n’a pas l’air content de partager cette demeure avec nous.
Le carnassier avança lentement pour s’approcher d’eux en faisant rouler ses épaules au pelage clair. Il grogna plus fort pour les intimider et cela fonctionna à merveille. Rami sentit Pibi sursauter et s’agripper à lui.
S’ils avaient été à l’extérieur ni lui ni elle ne s’en seraient souciés. Ils auraient pris leur envol sans que l’animal eût le temps de faire quoi que ce soit, mais ici, entre quatre murs et des sorties beaucoup trop loin, ils étaient à sa merci. Le cœur de Rami s’accéléra et il pouvait entendre celui de PiBi.
—Sur le mur, derrière toi, y a une porte cachée, lui expliqua-t-il, sans lâcher des yeux la bête qui n’avait pas encore chargé.
—Qu’est-ce qu’elle a cette porte ?
—C’est un placard et pour l’ouvrir, tu dois pousser sur celle-ci, ça déclenchera un p’tit mécanisme qui l’entrouvrira. Tu l’ouvres et tu t’y engouffres. T’as compris ?
—Rami, je ne vais pas…
—Tu y entres et tu n’sors pas de là sans être certaine qu’il n’y a plus de danger. M’as-tu bien compris ? dit-il, en pesant bien ses mots.
—Je…
—Maintenant PiBi ! Maintenant ! grogna-t-il d’un ton qui ne laissait pas de place à la négociation.
Elle recula, regardant à la fois son compagnon de voyage, la bête et le mur à la recherche d’une prétendue porte. Elle ne voulait pas l’abandonner, mais la peur tenaillait ses entrailles. Elle reporta toute son attention sur le mur en faisant glisser ses doigts tremblants, cherchant un relief accentué. Ne trouvant pas ce que Rami lui avait dit de chercher, elle sentait ses nerfs lâcher.
—Tu l’as trouvé ? demanda-t-il, sans se retourner.
—Non, pas encore… je ne vois pas… oui ! Là, je la vois ! s’exclama-t-elle la voix haletante.
—Au nom du Ciel, PiBi, pousse-la !
Il entendit enfin le déclic du mécanisme du verrou et le grincement des charnières encrassées de la porte du placard. Comme si c’était un signal, la bête plissa son énorme museau, montra ses crocs acérés et émit un gémissement aigu pour leur faire peur, puis il chargea vers eux. Rami recula avec effroi, ouvrit la porte, poussa Pibi de force dans le placard, puis ferma la porte juste à temps. Le tigre bondissait déjà dans sa direction.

Avec rage, l’animal planta ses griffes et ses dents avides de sang dans le corps musclé de Rami qui laissa échapper un cri déchirant. Le sang se mit à couler le long de son bras et ses côtes. Cloué contre la porte où se cachait Pibi, il essaya désespérément de distancer la bête avec ses genoux, mais celle-ci était trop puissante. Il sentit l’animal reculer pour une meilleure emprise et Rami en profita pour esquiver le coup suivant, mais il perdit pied. Complètement déstabilisé, il se cogna la tête sur l’horloge grand-père et tomba sur le dos, la bête au-dessus de lui qui ne lui laissait aucune chance. Étourdi, il réalisa qu’il n’était pas dans une bonne posture. S’assenant des coups d’aile pour se soulever, il y parvint suffisamment pour renverser l’animal qui claquait rageusement ses crocs pour atteindre son bras gauche déjà meurtri.
Tapie dans le noir total, à l’intérieur du petit placard, PiBi tremblait de la tête aux pieds. Les hurlements de douleur venant de Rami, de l’autre côté de la porte, lui avaient soutiré des larmes qu’elle essayait de taire inutilement.

Ne sachant pas quoi faire pour lui prêter main-forte, elle se mit à tâtonner les murs de l’espace restreint à la recherche d’un objet qui allait lui permettre de lui porter secours. Derrière elle, il y avait des étagères qui contenaient de la vaisselle. Elle pouvait toujours les lancer à l’animal enragé, mais elle doutait que cela puisse l’aider. Le tumulte effroyable provoqué par la bataille lui rappela que Rami se battait comme un forcené. Elle devait faire vite, il n’allait pas pouvoir tenir longtemps contre le monstre. Elle fit glisser ses doigts tremblants sur chaque planche poussiéreuse pour mettre la main sur des ustensiles et, enfin, une pile de couteaux. Elle vérifia si ceux-ci étaient assez affûtés et se coupa le bout de son pouce.
—Aïe ! Cela devrait faire l’affaire, se dit-elle en essayant de se convaincre.
Prenant son courage à deux mains, elle voulut ouvrir la porte, mais ne trouva pas de poignée. Paniquée, elle redéposa les couteaux derrière elle et chercha activement le mécanisme qui allait lui permettre de s’échapper de sa prison.
—Ciel ! Je ne peux plus sortir. Rami ! cria-t-elle en frappant sur la porte.
Puis, comme pour répondre à sa demande, les deux combattants de l’autre côté heurtèrent le mur enclenchant le dispositif de la porte et laissa entrer la lumière du jour. Elle récupéra la pile d’argenterie massive sur l’étagère et passa la tête par l’ouverture. Encore couché sur le dos, son avant-bras qui bloquait le cou sous la mâchoire du tigre, Rami était en sang. Le voyant se débattre avec énergie, elle prit une arme dans chaque main et s’approcha de la bête qui la vit arriver du coin de son œil félin. Pour sauver sa peau tachée du sang de Rami, le tigre blanc pivota sur lui-même, piétinant Rami au passage, et chargea vers la nouvelle menace. Surprise, elle lâcha les couteaux qui firent un bruit sourd sur le tapis. Cherchant un endroit pour fuir, elle prit la direction d’où la bête était arrivée, mais se prit le pied dans le tapis qui avait bougé durant la violente lutte et s’étala de tout son long. Le souffle coupé, elle se tourna sur le dos juste à temps pour voir la bête se parer à sauter sur elle. Au fond d’elle-même, elle savait qu’elle n’avait aucune chance.
Plusieurs heures plus tard, elle n’allait pas pouvoir s’expliquer ce qui était arrivé par la suite. Tout s’était passé trop rapidement, comme si une force surnaturelle s’était emparée d’elle.
Sans en avoir conscience, elle se retrouva brusquement dans les aires, les ailes toutes déployées et luminescentes. Elle ouvrit grand les bras et foudroya du regard l’animal qui s’était arrêté, légèrement hébété par ce revirement de situation.

—Méchant chat ! lui cria-t-elle en le pointant du doigt, comme si elle s’adressait à un chaton qui venait de massacrer une paire de souliers dispendieuse.
Les oreilles basses, l’immense animal se courba, un regard fautif jeté vers Rami qui le regardait en retour d’un air consterné et inquiet.
Attiré par la lumière éblouissante libérée par les ailes de Pibi, Rami leva la tête vers elle, ne comprenant rien de ce qui venait de se produire. Puis ne supportant plus la douleur, il s’évanouit sur le tapis. Le réalisant, Pibi mit les pieds sur le sol près de lui pour le protéger, et chassa la bête aux larges oreilles tombantes.
—Va-t’en ! lui dit-elle d’un ton qui n’entendait pas à rire.
D’un air piteux, l’animal leva la tête vers elle et, sans attendre un autre signe de sa part, il traversa le long couloir en courant, la queue entre les pattes de derrière, puis sortit sans demander son reste. Voyant qu’il n’était plus une menace pour eux, elle se tourna vers Rami, toujours inconscient sur le sol.
—Rami ? l’appela-t-elle, mais il ne répondait pas.
Ne sachant pas quoi faire pour l’aider, elle le traîna par les pieds jusqu’à la pièce où il voulait aller avant ces terrifiants événements. Épuisée, elle s’arrêta au milieu d’une salle qui avait dû être autrefois un lieu de rassemblement familial où les gens prenaient leur petit déjeuner tout ensoleillé et se préparaient pour aller travailler. Nimbée de la douce lueur de la lune, la pièce avait perdu de son assurance et de son lustre, mais elle apportait un semblant de sécurité dans le cœur de Pibi.
Se souvenant des blessures de Rami, dans les cachots du Palais de la justice, elle fouilla comme une forcenée toutes les armoires et les tiroirs poussiéreux pour panser les plaies les plus profondes et stopper les saignements. C’était ce qu’il y avait de plus urgent, pensa-t-elle avec certitude.
S’assurant qu’aucune autre menace n’allait s’infiltrer dans la pièce où ils se trouvaient, elle barricada toutes les portes avec des étagères qu’elle plaça devant les ouvertures.
Ce n’est qu’au petit matin qu’il se mit à gémir. Accroupie en boule dans un rayon de soleil, elle attendait nerveusement qu’il reprenne connaissance.

Réalisant qu’il était bouillant, elle ne savait pas quoi faire pour calmer le corps de Rami en sueur et qui ne cessait de trembler par la fièvre. Dans les Terres Pures, il était très rare qu’un ange soit malade. Ne sachant pas quoi faire d’autre, elle se coucha à côté de lui pour lui apporter la chaleur de son corps et pour le rassurer. Elle se colla plus près de lui, évitant de lui faire mal et n’en pouvant plus, elle s’endormit dans les bras de Morphée.

Il fut le premier à ouvrir les yeux. Cela lui prit quelques secondes avant de reconnaître les lieux. Pourquoi était-il étendu sur le sol de la cuisine ? Et, avant tout, que faisait PiBi dans ses bras ?
Essayant de se lever sans la tirer de son sommeil, il se rendit compte que son corps n’était pas vraiment en condition de le faire, puis tout lui revint à l’esprit. Les dernières images qu’il se rappela furent Pibi dans les airs, plus lumineuse qu’une pleine lune sous un ciel étoilé et la bête soumise sous ses pieds. Le souvenir était si réel qu’il sursauta, réveillant du même coup PiBi.
Heureuse de le voir enfin éveillé, elle le serra trop fort.
—Aye ! Pi… Bi… Tu… m’écrases… les… côtes.
Elle se distança en s’excusant.
—Tu vas mieux ? voulut-elle savoir.
—J’crois que… oui, dit-il incertain. Et toi, lui demanda-t-il en portant toute son attention vers elle.
Elle lui sourit, en hochant la tête.
—Tes ailes… tenta-t-il de dire, mais elle l’interrompit.
—J’ai bien cru que je n’allais jamais sortir du placard.
Il la regarda d’un air circonspect.
—Je ne trouvais pas la poignée de l’intérieur, expliqua-t-elle.
—Juste ciel ! Et si j’avais succombé à mes blessures, t’aurais jamais pu sortir de là.
Elle hocha la tête avec un demi-sourire.
—Mais, t’es sortie comment ?
—Pour ma bonne fortune, vous avez enclenché la porte, durant votre bagarre.
—Puis t’es arrivée, armé de… rien… pour m’sauver. Tu n’cesseras jamais d’m’étonner, PiBi !
Elle rougit.
—Tu as faim ? demanda-t-elle pour changer de sujet.
—Et si tu commençais par m’aider à m’lever, je veux voir comment j’me porte.
Elle plaça le bras de Rami sur son épaule et il s’agrippa à un comptoir. Tout doucement, ils réussirent à le mettre debout. Étourdi, il vacilla un moment.
—Attends, je vais aller te chercher une chaise.
Elle s’approcha des deux chaises rouges derrière un comptoir, mais le dossier de plastique desséché lui resta dans les mains. Elle se ravisa puis se dirigea vers la salle au chandelier et y vit la mare de sang imbibée par le vieux tapis. Elle eut un haut-le-cœur et évita d’aller trop près de la scène de la lutte de Rami contre le gros chat. Si elle n’était pas sortie à temps, que lui serait-il arrivé ? Elle balaya cette funeste pensée et prit deux chaises de bois qu’elle traîna jusqu’à la cuisine, en s’assurant encore une fois de fermer toutes les portes derrière elle. Elle l’aida à s’asseoir et prépara quelque chose à manger, sous la direction de Rami qui lui disait où il avait caché ses réserves. Ils mangèrent, se reposèrent puis elle remplaçât ses pansements. Heureusement, ses blessures étaient moins graves qu’il ne l’eut cru et ses ailes n’étaient pas trop amochées. Avec un peu de chance, ils allaient pouvoir reprendre leur route jusqu’à la Ville des Anges, pensa-t-il encouragé.
Encore sous le choc des événements passés, il l’observa un moment pendant qu’elle nettoyait les plais superficielles.
—Pibi… tes ailes ? tenta-t-il de nouveau.
—Oh, ne t’inquiète pas, le gros chat blanc aux rayures noires n’a pas eu le temps de mettre ses grosses pattes sur moi, expliqua-t-elle sans lever la tête. Je ne suis donc pas blessée, comparativement à toi qui as perdu quelques plumes durant le combat.
Il la regarda un moment, ne sachant pas si elle comprenait ou non ce qu’il lui était arrivé à elle.
—Bon. Voilà ! Je crois bien que tu devrais survivre à ces petites blessures. Elle leva enfin les yeux vers lui, lui sourit puis partit sous le regard médusé de Rami.

Profitant du repos de Rami, PiBi partit explorer le reste du manoir. Munie uniquement de son courage, elle monta les marches d’un élégant escalier jusqu’à l’étage supérieur. À l’affût de toute intrusion, tous ses sens étaient aux aguets, mais la demeure était d’un calme plat comparativement aux événements survenus il y avait deux jours.
Arrivée sur un large palier du deuxième étage, elle prit vers la droite et longea un corridor bordé de chaises aux tissus rouges élimés et de petites tables garnies d’arrangements floraux séchés et brodés de fils d’araignée.

Prenant la droite au bout du corridor, elle vit une porte entrouverte menant à une pièce et la poussa du bout des doigts. Vide et silencieuse, celle-ci était tout de même invitante. À une certaine époque, l’immense chambre avait dû être d’une incroyable beauté. Elle s’en rendait compte par les meubles sculptés avec finesses et les tissus riches et de qualité, même si ceux-ci étaient usés par le temps et recouverts de poussière. Sur une desserte de bois au milieu de la pièce, des cadres, remplis d’images d’humains, accumulaient la poussière. Elle en dépoussiéra quelques-uns, observa les photos un moment puis les replaça à leur place avec une profonde déférence.
Elle n’avait jamais rencontré d’humain. Ils nous ressemblent, mais ils n’ont simplement pas d’ailes, pensa-t-elle candidement.
Elle se dirigea vers de lourdes draperies qui recouvraient d’immenses portes vitrées. Celles-ci s’ouvraient vers l’extérieur sur un énorme balcon faisant face à la mer. Elle laissa l’air entrer dans la pièce. Le soleil de l’après-midi réchauffait la terrasse de ses chauds rayons. Elle pouvait sentir les embruns salés venir jusqu’à elle. Cela lui rappela l’île et la maison de pierres qu’ils avaient quittée quelques jours avant. Elle ressentit un petit pincement au cœur en repensant à cet endroit. C’est à ce moment qu’elle se rendit compte que cette maison de pierres était son deuxième coup de cœur, elle sourit, réalisant qu’elle apprivoisait peu à peu sa nouvelle vie. Quelque chose en elle se métamorphosait, mais elle ne pouvait pas mettre le doigt dessus.
Elle pivota sur elle-même et vit deux portes coulissantes à carreaux givrés, à moitié fermées au fond de la pièce. Intriguée, elle s’approcha, toujours sur ses gardes, et fit glisser celles-ci. Ce qu’elle découvrit dépassait tout entendement. Des vêtements de toutes sortes de couleur et de style étaient suspendus et bien rangés. Sur sa gauche, un mur d’étagères étaient remplies de chaussures de tout genre.
—Ouah ! fit-elle, les yeux grands ouverts avec un large sourire.
Curieuse plus que jamais, elle s’avança jusqu’au centre du walk-in. Un miroir sur pattes était installé à sa droite et refléta sa propre réflexion. Elle eut un choc en voyant ses vêtements et ses espadrilles tachés du sang de Rami et ses cheveux ébouriffés.
—Bon… dans ce cas, je n’ai pas vraiment le choix. Je ne peux tout de même pas me présenter de cette façon devant la Reine Zaniah et sa communauté d’Anges. Et puis… ce n’est pas comme si je volais ces vêtements. On les a abandonnés et ils ne servent plus personne.
Timidement, elle s’approcha des vêtements suspendus sur des cintres bien cordés.
—Il faut bien commencer quelque part…
Examinant chaque morceau de vêtement, elle les jaugea, parfois surprise ou parfois conquise. Ceux-là, elle les décrochait et les déposait sur le banc de cuir brun au centre de la pièce. Elle ferait le tri plus tard. Elle passa en revue toute la garde-robe en entier et arriva devant les étagères à souliers. Talons hauts, talons plats, sandales et espadrilles, elle n’avait jamais vu autant de choix à portée de main.
—Cette humaine avait vraiment bon goût ! se dit-elle ravie de sa découverte.
Cachée sous une pile de magazines datant du siècle dernier, une large boîte éveilla sa curiosité. Le couvercle retroussé, elle leva celui-ci, faisant glisser les revues sur le sol qui soulevèrent un nuage de poussière. Tout heureuse de sa belle trouvaille, elle sortit du carton de longues bottes de caoutchouc vert mousse.
—Je n’aurais plus jamais froid aux pieds avec ces bottes.
Elle se dévêtit, secoua les vêtements qu’elle avait choisis puis enfila un pantalon cendré à boutons latéraux, un chandail vert lime à manche longue puis elle chaussa des bas chauds et les bottes, en ôtant le peu de poussière qui les avait recouvertes. Elle lui faisait comme un gant. D’un air satisfait, elle les contempla de tous les côtés dans le miroir. Elle prit quelques vêtements et sous-vêtements qu’elle fourra dans un sac à bandoulière qu’elle trouvait tout aussi joli.
Tout en ajustant son nouveau chandail sous ses ailes, elle vit derrière le miroir autre chose qui attira son œil.
—Comment ai-je pu manquer ça ? s’exclama-t-elle, en sortant un manteau de velours pourpre de sa cachette.
Elle maintint le cintre dans les airs le temps qu’elle effleure de ses doigts la vingtaine de boutons de métal vieilli disposés élégamment en une double boutonnière sur la devanture.
—Il ira magnifiquement avec la couleur de mes cheveux.
Elle déboutonna quelques boutons pour voir l’intérieur du vêtement de qualité. À l’intérieur de la doublure de satin noir, elle remarqua un détail et l’approcha plus près. Deux lettres « MG » étaient brodées de fils blanc, mais PiBi ne savait pas lire la langue des humains.
—Cela n’a pas d’importance, parce que ce manteau est parfait pour moi, du moins… presque.
Elle le tourna pour analyser le dos du vêtement qui pendait lourdement sur le cintre.
—Mm… j’ai peut-être un petit ajustement à faire.
Elle le suspendit sur le miroir et chercha dans les tiroirs un objet lui permettant d’apporter l’altération voulue. Elle dut ouvrir plusieurs tiroirs avant de pouvoir mettre la main sur une paire de ciseaux de broderie vert émeraude et dorée.
—Ça fera très bien l’affaire et c’est joli en plus.
Sans ménagement, elle fit deux longues ouvertures dans le tissu velouté, à la hauteur de ses ailes jusqu’au pourtour du collet. Délicatement, elle enfila le manteau en passant ses ailes dans les entailles.
—Voilà qui est beaucoup mieux, s’admira-t-elle dans le miroir avec un air satisfait. Mais quelque chose la dérangeait encore.
—Que vais-je faire avec cette chevelure insupportable ?
Les mains sur les hanches, elle réfléchit un moment tout en mordillant sa lèvre inférieure. Puis se souvenant d’un détail, elle retourna dans la chambre et se dirigea vers la table au centre de la pièce. Elle observa d’un peu plus près les photos et trouva ce qu’elle avait aperçu plus tôt. Elle amena le cadre terni et poussiéreux et l’installa sur une étagère à proximité du miroir pour qu’elle puisse bien voir l’image. Sur celle-ci, une jeune femme élancée était vêtue du manteau en question, un masque de dentelle noire recouvrait en partie son regard sensuel. L’homme à ses côtés était d’une incroyable élégance et portait aussi un masque noir, faisant ressortir ses yeux bleus acier. Le portrait avait été capté sur le portail de la demeure couronné d’énormes citrouilles. PiBi reconnaissait les marches et le décor autour d’eux, même si celui-ci n’était plus ce qu’il avait été au moment de la prise de la photo.
—Ils formaient vraiment un joli couple, ces deux-là.
Elle porta son attention sur la jeune femme et ses fins cheveux blonds qui retombaient au carré sous son menton.
—Sois brave, Pibi, se dit-elle, en empoignant les petits ciseaux et en coupant la première mèche qu’elle laissa tomber par terre.
Quelques minutes plus tard, elle avait fait le tour de sa tête, heureuse du résultat final. Elle ébouriffa sa crinière rouge myrtille tout en s’admirant sur tous les angles dans la glace.
—Ça fera l’affaire !
Décidant de poursuivre sa quête aux trésors, elle trouva une diversité incroyable d’accessoires de tout genre en ouvrant les autres tiroirs et fouillant un peu plus les étagères. Un foulard de soie turquoise tomba sur le sol, elle le ramassa et l’attacha autour de son cou.
—Voilà qui termine bien mon nouveau Moi ! dit-elle fièrement en se regardant dans la glace.
C’est alors qu’elle les remarqua. D’une blancheur lumineuse, elle ouvrit ses ailes et remplit l’espace du walk-in faisant lever la poussière. Trop étroit, le miroir ne lui offrit pas la réflexion désirée, elle dut les rabattre et les observer de côté.
—Mes plumes… où sont passées les plumes noires !
Elle s’observa un long moment, cherchant la raison qui expliquait ce changement radical.
—Que m’est-il arrivé pour qu’en une nuit celles-ci soient plus blanches qu’elles ne l’ont jamais été ?
Puis, elle se souvint de ce qu’elle avait ressenti, lorsqu’elle avait maîtrisé le gros chat blanc aux rayures noires. Était-ce à ce moment-là que ses ailes s’étaient métamorphosées de la sorte ?
Dans le corridor, elle entendit Rami qui l’interpellait. Elle l’avait complètement oublié, trop absorbée par ses fascinantes découvertes.
—Je suis ici, cria-t-elle pour qu’il vienne la rejoindre.
Suivant le son de sa voix, il entra dans la pièce nimbée d’une douce lumière feutrée. Les voiles effrangées étaient soulevées par une légère brise saline et fraîche. Puis il la vit apparaître en contre-jour sous la forme d’une toute nouvelle Pibi. L’ancienne étant abandonnée sur le tapis d’un walk-in quelque peu chaotique. De toute sa vie, il n’avait jamais croisé plus belle angeresse sur Terre. Prenant son temps, il la contempla de la tête aux pieds avec ravissement. Les boucles carminées qui tombaient sous son menton lui conféraient une allure féline et incroyablement sensuelle. Son manteau pourpre donnait un teint rosé à ses joues. Sa peau lisse et nacrée le troublait au plus profond de son être.

Elle leva les yeux vers lui et remarqua son émoi. Pendant un moment qu’il leur parut intemporel et rempli d’émotions manifestes et réciproques, ils s’observèrent mutuellement.
—T’es plus la Plume Blanche anéantie par les magistrats que j’ai croisée sur mon chemin, dit-il en la couvrant d’un regard bienveillant. T’as acquis une assurance, une détermination que j’te connaissais pas. Et voilà que tu me sauves la vie et que tu prends soin de moi.
Ému et fier, il laissa échapper un soupir tendre et admiratif.
—Regarde-toi maintenant… Tu es tout simplement sublime.
Sans s’y attendre, elle se dirigea vers lui d’un pas décidé. « Ça y est, pensa-t-il, le cœur battant la chamade, elle va m’embrasser. » Il ferma les yeux, attendant avec impatience la douceur et la chaleur de ses lèvres contre les siennes. Mais au lieu de cela, il sentit le souffle chaud de Pibi et le secret envoûtant, rempli de promesse, qu’elle déposa au creux de son oreille. Un frisson parcourra sa nuque et la base de son cou musclé.

Ensorcelé, il entrouvrit les yeux juste à temps pour croiser le regard pétillant de Pibi.
Puis, lestement, elle tourna les talons et prit la direction du corridor. Avant de sortir de la chambre, elle se retourna vers lui.
—Tu n’as aucune idée à quel point je ne suis plus la même, lui dit-elle d’une voix mielleuse.
Encore sous le choc, il resta cloué sur place, savourant le souvenir de ses lèvres brûlantes contre son oreille en feu et la douce promesse formulée.
Comme si rien de particulier ne s’était produit, elle s’adressa à lui, inconsciente de la tempête d’émotions qui s’était violemment abattue sur lui.
—Tu viens ! Nous avons sûrement beaucoup de chemin à faire. J’ai très très hâte d’entendre la reine Zaniah m’en dire plus sur votre mission. Tu as bien compris, mon cher… plus de secrets entre nous. Je n’ai pas fait tout ce parcours avec toi pour ne pas y participer.
—Plus de secret entre nous, répéta-t-il pour lui-même. Il tressaillit légèrement pour reprendre possession de ses moyens.
—Mais, qu’est-il arrivé à ma PiBi casse-pieds ?
—Demande au chat blanc aux rayures noires, il doit connaître la raison. Ce jourd’hui, tu as devant toi la nouvelle PiBi. Allez… viens ! Tu traînes de la patte, mon cœur !
—T’oublie que je me suis battu à mort contre ton foutu chat. En passant, on dit un tigre blanc, ajouta-t-il, mais elle était déjà trop loin pour l’entendre.
Un sourire formé au coin de ses lèvres, il s’approcha du balcon et laissa son regard se perdre sur l’horizon pendant un moment, tout en appréciant l’air frais qui l’aidait à reprendre peu à peu ses esprits.
—Une tempête s’annonce on dirait. Elle a raison, pas de temps à perdre.
En respect pour la demeure abandonnée, il ferma les portes devant lui et rejoignit au pas de course Pibi qui l’attendait au bas des escaliers.
—Tu sais, c’que tu m’as dit à mon oreille, est-ce que tu…
—Pas le temps. On part maintenant.
Fin de la quatrième partie.