Écrit et illustré
par
Nathalie Beauchamp

Le choc fut si violent qu’elle eut l’impression de se briser en mille morceaux. Affaiblie, elle ouvrit les yeux à demi et réalisa qu’elle tourbillonnait dans tous les sens dans un remous d’eau glacée. Une lame de fond passa juste au-dessus, produisant des bulles d’air autour d’elle. De l’oxygène ! comprit-elle. Mais retenir plus longtemps sa respiration n’était plus vraiment facultatif. Elle donna des coups de pied dans le vide plein, mais sans résultat. Elle avait l’impression de sombrer dans l’obscurité abyssale. Ayant la désagréable sensation de perdre conscience, l’instinct de survie fut plus fort que tout et l’obligea à riposter.
C’est à ce moment qu’elle sentit dans son dos une étrange force surnaturelle lui insuffler l’énergie nécessaire pour remonter à la surface. Elle sortit la tête hors de l’eau pour inspirer à pleins poumons, mais elle se prit une gorgée d’eau salée et suffoqua. Privée d’air, la panique s’empara d’elle. Une seconde lame roula et l’engouffra une nouvelle fois. Ses ailes étaient lourdes et la tiraient encore vers le fond. Déterminée à ne pas mourir le premier jour dans cet abyme, elle regagna la surface et réussit avec peine à se maintenir à l’air libre, mais suffisamment pour voir où elle était.
Pivotant sur elle-même, elle vit le rivage qui n’était pas vraiment loin. Nageant tant bien que mal, elle atteignit finalement celui-ci. Ses ailes gorgées d’eau pesaient encore plus lourd à l’air libre, elle dut ramper sur la plage de sable noir jusqu’à ce qu’elle soit hors de danger, mais les déferlantes écumeuses menaçaient de l’engloutir une fois de plus. Elle respira à grand coup, enleva les mèches de cheveux mouillés qui recouvraient son visage et sa bouche, puis écouta son cœur du plat de sa main. Celui-ci battait à tout rompre, mais elle était vivante. Ce qui était bon signe en soi. Transi de froid et de frayeur, son corps était agité par des tremblements incontrôlables. Péniblement, elle se traîna à quatre pattes et puisa toute l’énergie qui lui restait pour remonter vers les bancs de sable un peu plus haut, à l’abri de la menace. Lorsqu’elle jugea ne plus être à sa portée, elle s’abandonna entièrement avec une seule idée en tête, demeurer en vie, mais épuisée comme elle l’était, elle ne se rendit même pas compte qu’elle avait perdu conscience.

La lente eurythmie de la mer la sortit de sa longue résurrection. Ses vêtements étaient presque secs et ses ailes aussi. Combien de temps était-elle restée là, couchée sur le sable ? Elle n’en savait rien. La lumière ambiante s’était assombrie et s’imaginer passer la nuit sur le bord du rivage lui était insupportable. Il valait mieux trouver un endroit pour s’y réfugier. Elle se leva péniblement. Tout son corps lui faisait mal, mais elle n’était pas gravement blessée, ce qui était un vrai miracle en soi.
Faisant frissonner ses ailes, elle se débarrassa du sel et du sable contenus entre ses plumes, sur ses vêtements, dans ses cheveux et sur sa peau. Ses yeux cherchèrent machinalement le trou dans le ciel, par où elle était tombée, mais ne vit rien. Que des nuages gorgés d’eau et d’électricité à perte de vue. Elle se donna un élan pour prendre son envol et aller visiter les lieux, mais elle chuta comme une pierre trop lourde. Elle se releva, s’ébroua les ailes, frotta ses genoux légèrement endoloris et recommença. Une fois de plus, elle retomba. Elle passa ses mains dans ses ailes pour vérifier si elles étaient abîmées, mais elle ne sentit rien. Elle répéta plusieurs fois les tentatives de vol, toujours sans succès. Énervée, elle se retint pour ne pas exploser, mais la colère étant trop forte, elle se mit à frapper le sol de ses pieds. S’avouant vaincue, elle fit quelques pas, réalisant que c’était sa seule option qu’il lui restait, marcher, si elle ne pouvait pas voler.
Désorientée, elle laissa son regard glisser sur l’étrange décor qui l’entourait. De toute évidence, la mer n’était pas dans ses projets, elle chercha une direction vers où aller. D’un côté comme de l’autre, la plage de sable noir semblait sans fin. À l’opposé de la mer, des falaises si hautes que les nuages cachaient par endroit leur cime. Elle n’avait pas le courage de grimper l’une d’elles, alors elle se dirigea là où les montagnes lui donnaient l’impression de diminuer à la ligne d’horizon.
Durant des heures et des heures, elle marcha, ressayant parfois l’expérience infructueuse d’un envol, mais dans cet endroit sinistre ses ailes ne lui étaient plus utiles, mis à part pour la réchauffer des embruns froids de la mer.

Exténuée, elle sentait le désespoir la gagner. Même si elle avait parcouru une bonne distance, le paysage ne changeait pas. La mer se trouvait toujours à sa gauche, que du sable devant et derrière elle et des falaises à perte de vue sur sa droite. Elle vit finalement un détail qui lui avait échappé, ou peut-être parce que le fait d’avancer à pied, les choses ne se distinguaient pas aussi rapidement que lorsqu’elle était en vol. Elle dut marcher encore longtemps avant de saisir ce que c’était. Après un moment, elle comprit. Les montagnes plongeaient dans la mer, lui barrant le chemin. Déboussolée, ce n’était pas l’avenue qu’elle avait souhaitée. Pour arriver plus vite, elle se mit à courir. Voyant qu’elle se donnait de l’ampleur, elle ouvrait ses ailes et planait à quelques reprises, laissant le vent entrer dans ses plumes. Mais elle ne réussissait qu’à piquer du nez et s’affaler de tout son long sur le sable. Loin de se décourager, elle se relevait, calmait la douleur causée par des éraflures et continuait sa progression, à pied.
Malgré tout, elle arriva là où le chemin se terminait dans la mer. Reprenant son souffle, elle essaya d’élaborer un plan. Réfléchir l’empêchait de sombrer dans la folie. Si ses ailes ne lui permettaient pas de se déplacer plus rapidement, peut-être qu’elles seraient utiles pour grimper la falaise qui ne lui semblait pas aussi insurmontable qu’elle l’avait cru au départ.
La lumière déclinait de plus en plus et voyant que les vagues envahissaient le peu d’espace qui lui restait, elle passa à l’attaque. À l’aide de ses mains, de ses pieds et de ses ailes, elle s’agrippa et monta prudemment l’escarpement rocheux. Perdant pied à plusieurs reprises, elle se rendit compte qu’il faisait déjà trop sombre pour continuer. À mi-chemin, elle croisa des oiseaux nichés dans des anfractuosités. Ceux-ci roucoulèrent au passage de l’étrangère. À quelques reprises, elle était tombée sur des cavités suffisamment grandes pour lui permettre de se reposer. Après tout, se dit-elle, pourquoi ne pas prendre exemple sur eux et s’arrêter pour la nuit, en espérant que celle-ci ne s’éternise pas ?
Trouvant une corniche inoccupée et assez large pour s’y blottir, elle se colla au fond de l’espace réduit et se recouvrit de ses ailes. N’écoutant que le son des vagues en contrebas et le vent qui sifflait entre les crevasses de la falaise, elle prit conscience de son nouvel environnement. Rien qu’elle ne pouvait comparer à son nid douillet niché au-dessus de la longue et paisible rivière Neptune. Sans compter qu’elle était totalement seule. Depuis qu’elle était tombée du ciel, elle n’avait rencontré aucune âme vivante, mis à part une diversité d’oiseaux plutôt étonnante. C’est donc cela les Terres mortes ! pensa-t-elle amèrement.
—Cette terre est peut-être morte, mais moi… je ne le suis pas, murmura-t-elle avant de s’endormir sur cette réflexion salutaire.
Plus tard, une douce lueur la tira de son sommeil léger. Dans le ciel, une boule lumineuse perçait lentement un nuage vaporeux. Intriguée, elle leva la tête pour l’observer. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Tout autour de la sphère argentée, des millions d’étoiles parsemaient la voûte nocturne. Elle tenta de saisir l’astre de nuit qui lui semblait à portée de main. Depuis son arrivée, rien ici n’avait provoqué chez elle un moment d’extase aussi pure. Le spectacle émouvant qui s’offrait à elle était d’une beauté à couper le souffle.

Telle une promesse, cette simple manifestation gorgea son cœur d’espoir. Elle suivit des yeux le lent passage de l’objet céleste jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la crête, puis elle se rendormit sur le rythme apaisant des déferlantes qui venaient se briser contre les rochers.

Le lendemain arriva sous un soleil matinal, traînant langoureusement ses rayons sur la surface océanique. Elle s’étira de tout son long, mais, de justesse, elle se rappela où elle créchait et se ressaisit en s’accrochant à sa précarité. Doucement, elle replia sa jambe qui pendait dans le vide et calma son cœur.
—Idiote ! fut le premier mot de la journée qu’elle marmonna entre ses dents.
Son ventre se lamenta, achevant de la ramener dans la réalité. Ne mangeant que des fruits, elle n’avait rien rencontré sur son chemin pour se nourrir et on ne lui avait rien apporté dans sa cellule. Son dernier repas remontait donc à très loin. Allait-elle pouvoir survivre dans cet abyme ? Elle écarta la crainte qui remplissait le vide dans son estomac et décida de ne pas y penser. Pour l’heure, elle devait poursuivre sa montée. Debout, au bord de la corniche, elle pouvait voir le sommet qui n’était qu’à quelques pieds, puis elle évalua ce qu’elle avait grimpé la veille et fut surprise de constater la hauteur vertigineuse. Elle sentit une boule au creux de son ventre. Instinctivement, elle se colla à la paroi. Sentiment qui ne pouvait s’expliquer que par la chute fulgurante qu’elle avait vécue le jourd’avant, à travers les nuages.
Retrouvant son courage et sa lucidité, elle continua son ascension. Avec de la chance, elle espérait que, de l’autre côté, son sort allait s’améliorer. Sentant qu’elle était plus près du but, elle s’activa avec agilité pour une novice inexpérimentée en escalade. Cramponnée d’une main, elle plaça ses pieds pour amorcer la montée finale, mais plus d’une fois elle perdit pied, résultant de nombreuses éraflures qui la faisaient souffrir. Ce qu’elle n’avait jamais expérimenté auparavant.
Une fois arrivée sur le cap de la falaise, elle se mit debout pour contempler l’horizon. Or ce qu’elle aperçut la bouleversa totalement. Une scène cauchemardesque s’étendait sur la plage en contrebas. De gigantesques poissons s’étaient échoués sur le sable, venant y mourir. Les carcasses blafardes contrastaient de façon lugubre sur le sable noir. Plusieurs d’entre elles étaient recouvertes d’une fine poussière noire qu’une brise constante poussait sur elles.
—Ciel, c’est donc cela la mort ? se dit-elle, impuissante devant cette désolation.

Le vent vira soudainement pour lui faire face et porta à ses narines une puissante odeur de putréfaction, lui donnant la nausée. Elle se couvrit le visage d’une main et de l’autre son estomac. Retrouvant son souffle, elle essuya les larmes sur ses joues et reprit ses esprits. Comme elle ne voulait pas rebrousser chemin, elle chercha des yeux l’endroit où elle allait pouvoir continuer sa route. C’est à ce moment qu’elle vit, au loin, une structure créée par des mains habiles. Son cœur se mit à battre la chamade.
—Ciel ! Je ne suis pas seule, s’écria-t-elle faisant peur à une nuée d’oiseaux qui passaient près d’elle.
Énervée et pressée d’être là-bas, elle se demandait si elle devait descendre à pied comme elle venait de monter la falaise ou prendre le risque de voler même si, pour une raison obscure, ses ailes ne se rappelaient plus comment le faire. Elle ouvrit celles-ci pour faire face au vent et, progressivement, elle sentit ses pieds se soulever de terre. Elle étendit ses ailes de toute leur largeur et se jeta dans le vide sans réfléchir plus longtemps. Pendant un moment, elle plana, laissant une brise chaude l’élever dans les airs. Ce sentiment de légèreté et de grâce la fit sourire. Une mouette rieuse vint la rejoindre et lui hurla des cris de détresse, peut-être pour l’aviser de la tragédie à venir. Au bout d’un moment, elle réalisa, elle aussi, qu’elle descendait trop rapidement et commença à battre vainement des ailes, mais celles-ci ne suffisaient pas à maintenir une trajectoire logique. Voyant que le sol jonché de carcasses nauséabondes se rapprochait à toute vitesse, elle paniqua, essayant de se guider vers un espace libre pour se poser, mais son atterrissage fut catastrophique. Elle mit pied sur la terre ferme — un espoir éphémère d’avoir réussi —, mais pour éviter de tomber la face première sur le flanc squelettique d’un gros poisson, elle bifurqua vers la droite et roula sur le sable sur une bonne distance. Essoufflée, étourdie et frustrée, elle reprit ses esprits sous une pluie de poussière et de plumes qui virevoltèrent autour d’elle.
—C’est la honte. Une honte totale, geignit-elle en martelant de ses pieds et de ses poings le sol granulé et humide.
Mis à part les plumes qu’elle avait perdues en grand nombre, elle n’avait pas trop de blessures, du moins, au premier constat. Avec peine, elle se remit debout et épousseta le sable sur sa robe déjà en lambeau et dans ses cheveux. Attirée par une plumette qui retombait doucement, elle se pencha pour la ramasser. Entièrement noire, PiBi l’analysa sur tous ses côtés. Elle regarda autour d’elle espérant voir apparaître Rami, mais il n’y avait personne à des milles à la ronde. Pourquoi serait-il dans les Terres mortes ? se dit-elle, désabusée.
Elle reporta son attention sur le tas de plumes éparpillées à ses pieds, là où elle était tombée, puis remarqua que la plume noire qu’elle tenait dans ses mains n’était visiblement pas la seule. Parmi les plumes blanches qu’elle avait perdues dans sa chute, plusieurs étaient totalement noires ou d’autres étaient parsemées de taches sombres. Elle se pencha pour en ramasser quelques-unes. Venaient-elles d’un oiseau dans les parages ? Elle scruta le ciel et le sol à la recherche de volatile aux plumes noires. Ceux qu’elle avait croisés avaient la même couleur d’ailes qu’elle, toutes blanches. Du moins, c’est ce qu’elle avait cru. Elle devait donc se rendre à l’évidence, les plumes noires n’étaient nul autre que les siennes. Elle ferma les yeux un moment, le temps de trouver à l’intérieur d’elle le courage dont elle allait avoir besoin. Puis elle ouvrit grand ses ailes pour regarder son plumage. Avec ses doigts, elle fourragea entre les tiges ce dont elle craignait, puis détecta ce qu’elle cherchait et tira sur l’une d’elles. La plume presque entièrement noire lui rappela celle qu’elle avait ramassée devant chez elle et qui avait appartenu à Rami. Cela faisait à peine une journée qu’elle se trouvait dans les Terres mortes et déjà ses plumes passaient du blanc au noir. D’ici quelques jours, elles allaient ressembler à celles de Rami. Venait-il d’ici ? se demanda-t-elle en repensant à lui avec une légère amertume.
—Il ne manquait plus que ça, se dit-elle en laissant couler une larme sur sa joue.
—Qu’importe ! tenta-t-elle de se convaincre. Je suis en vie. C’est tout ce qui compte maintenant. Et pour rester en vie, je dois poursuivre mon chemin. Ne t’arrête pas, PiBi, ne t’arrête surtout pas.
Les mots prononcés avec moins de vigueur avaient un goût désagréable dans la bouche de PiBi.
Elle essuya son visage, renifla et soupira un bon coup. L’odeur nauséabonde lui rappela où elle était. Elle préférait mettre une bonne distance entre elle et les monstrueux poissons. Ceux-ci lui semblaient encore plus énormes, maintenant qu’elle se tenait à leur hauteur. Elle n’en avait jamais vu d’aussi gros. Le ventre gonflé de certains la dépassait d’une tête. Des oiseaux se gavaient voracement de leur substance cadavérique. Elle retint un haut-le-cœur et poursuivit son chemin. Tout lui apparaissait étrange. Pas étonnant qu’on surnomme ce lieu les Abîmes des ténèbres, pensa-t-elle en s’éloignant du cimetière marin. Elle n’avait jamais imaginé un environnement aussi hostile. Les Terres pures lui manquaient atrocement.

Elle marcha pendant de longues heures. Au fil du temps, le bâtiment au loin grossissait ou disparaissait sous la brume de mer qui se soulevait par endroit. Elle avait l’impression qu’elle n’allait jamais l’atteindre.

Parfois les rayons de soleil lui réchauffaient un peu les épaules et par d’autres moments une pluie glaçante lui giflait le visage. Légèrement vêtu et pieds nus, son corps en entier frissonnait de froid. N’ayant jamais été confrontée à une aussi dure réalité, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Poussée par son instinct parfois chancelant, elle poursuivait son chemin dans le seul but d’atteindre l’abri avant la pleine noirceur.
Malgré cette lueur rougeâtre sinistre et menaçante qui émergeait loin derrière les montagnes, elle se rendait compte que le jour déclinait rapidement. Or, le soleil lui permettait de prendre conscience de la durée d’une journée qui était assez semblable dans les Terres pures. Voilà au moins une chose pour laquelle elle pouvait se fier, s’encouragea-t-elle.
Ce n’est que lorsque le soleil blafard disparut totalement derrière les montagnes qu’elle atteignit enfin la forteresse. S’approchant de plus près de l’immense tour de pierre, elle l’observa un moment avant d’aller l’explorer. Les lieux avaient l’air inoccupés, mis à part les oiseaux qui la survolaient. Arrivée à proximité, elle pouvait entendre le vent qui s’infiltrait avec acharnement par les fenêtres étroites. À première vue, la tour semblait offrir le refuge dont elle allait avoir besoin pour la nuit.
Un clang irrégulier parvint jusqu’à ses oreilles. Elle ne savait pas ce que c’était. Avec prudence, elle s’approcha plus près cherchant un endroit pour pénétrer dans la tour. Puis, elle vit la porte qui s’ouvrait et se fermait tout en faisant grincer ses charnières, causant ce bruit incessant. Pour atteindre cette ouverture, elle dut gravir un banc de sable qui recouvrait partiellement des blocs de béton empilés pêle-mêle. Certaines lames d’acier d’un escalier tout rouillé ne tenaient que par la peur. Avec précaution, elle monta les marches à coup de deux, puis elle atteignit enfin la plateforme menant à la porte en perpétuel mécontentement. Arrivée devant, elle tira sur celle-ci pour l’ouvrir plus grande et passa sa tête à l’intérieur. Ses yeux n’étant pas accoutumés à la pleine noirceur, elle dut attendre que ses pupilles s’habituent à l’obscurité qui habitait de façon permanente la tour. Le vieux phare semblait désert, mais elle se devait d’être prudente.
—Hé ho ! appela-t-elle timidement.
—Hé ho ! répéta-t-elle plus fort. Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
L’écho de sa voix fit tressaillir les rais de lumière qui perçaient à travers des trous laissés par les panneaux de bois dérobés par le vent. Malgré l’absence de soleil, elle put tout de même découvrir que l’intérieur était muni uniquement d’un escalier de pierre en colimaçon qui montait jusqu’au sommet. Elle n’avait aucune idée de l’utilité de ce bâtiment, mais si elle parvenait tout en haut, peut-être allait-elle pouvoir découvrir quelque chose par-delà les montagnes.
—Et je dois profiter de ce qui reste de clarté du jour, se dit-elle pour s’encourager à gravir les marches recouvertes de moisissure.
—Foutues ailes ! rouspéta-t-elle contre elle-même.
Elle amorça la montée, regardant là où elle mettait les pieds. Tout en demeurant dans l’expectative, elle se demandait ce qu’elle allait trouver une fois rendu au sommet. Dans son cœur, grandissait aussi l’espoir de voir des habitants, de trouver de l’aide et de comprendre où elle était vraiment.du soleils

Elle dut s’arrêter à plusieurs reprises pour reprendre son souffle. Elle avait toujours cru être en parfaite santé, mais elle n’était pas habituée à se déplacer sans voler. La raison pour laquelle elle ne pouvait plus utiliser ses ailes était une question sans réponse depuis son arrivée. Ici, l’air était plus dense, plus lourd. Elle l’avait senti quand elle avait dû grimper la falaise et maintenant c’était le même sentiment. Ici, tout était plus ardu. Cela lui prenait un temps fou pour accomplir ce qu’elle pouvait habituellement faire de manière plus rapide. Ce monde devenait de plus en plus étrange pour elle. Plus elle avançait dans sa quête illusoire et moins ses chances de survie augmentaient.
Elle atteignit enfin le haut du dernier palier. Épuisée, les jambes tremblantes, elle se tenait le corps à deux mains. Ses côtes la faisaient atrocement souffrir. Finalement, elle s’était peut-être blessée durant son atterrissage manqué. Elle resta assise dans les marches pendant un moment pour reprendre son souffle et pour laisser la douleur s’atténuer. Elle jeta un œil vers le bas par-dessus la balustrade de pierre froide. Elle n’avait jamais eu le vertige, mais sachant que ses ailes ne fonctionnaient plus vraiment, elle eut un sentiment d’insécurité. Elle reporta son attention sur le palier où elle se trouvait. Derrière elle, une porte était entrouverte. Elle aperçut d’immenses fenêtres à travers le jour. Prenant appui sur le mur moisi par endroit, elle atteignit le dernier étage et entra dans une pièce de forme octogonale. Un appareil vétuste recouvert de fils de soie blanche teintait le sol et les cloisons de couleur irisée.
Pibi avança nerveusement près des vitres poussiéreuses et en essuya une avec sa main pour regarder à travers. Ce qu’elle y vit la bouleversa plus qu’elle ne put l’imaginer. Au fond d’elle-même, elle le savait et c’était sa plus grande crainte. Du plus loin qu’elle pût voir, il n’y avait que désolation tout autour d’elle. En contrebas, une route sombre, qu’elle n’avait pas remarquée à son arrivée à la tour, semblait sans fin et menait vers un horizon sinistre. Toujours loin derrière, cette lueur sinistre qui rougeoyait férocement. Elle pouvait maintenant comprendre d’où elle provenait et elle n’avait jamais rien vu de tel.

Désespérée, elle s’écroula par terre. Elle devait se rendre à l’évidence, elle n’allait pas survivre dans ces circonstances. C’était impossible. Elle n’en avait pas la force. Alors elle pleura tout son saoul.

Étendue sur le bitume d’une route dont elle n’en verra jamais la fin, PiBi avait perdu la bataille contre la faim, la soif et la gravité. Elle avait quitté la tour, deux jours plutôt, marchant sans but pour finalement s’arrêter au milieu de nulle part, exténuée et blessée.
Au-dessus d’elle, un énorme prédateur tournoyait, tel un charognard flairant son repas. Au moins, il y en aura un qui mangera à sa faim ! pensa-t-elle, résignée à laisser son sort entre les griffes de l’oiseau.
Celui-ci amorça sa décente en spirale puis, en milieu de descente, il piqua du nez pour arriver plus vite. Les yeux à demi ouvert, elle vit l’ombre de la mort charger sur elle, sûrement trop affamée. S’abandonnant totalement, elle ouvrit les bras. Tout ce dont elle souhaitait c’était qu’il mette fin rapidement à sa vie pour que cesse enfin la souffrance qui pesait trop lourd dans son cœur. Elle ferma les yeux, attendant le dénouement fatal avec indolence.

À quelques reprises, elle avait entrouvert les paupières, juste le temps nécessaire pour sentir le vent fouetter sa peau. Mais faible comme elle l’était, elle n’eut pas conscience du reste du trajet, ni qui ou quoi la transportait. Tout ce dont elle savait c’était que, aussi incroyable que cela puisse paraître, elle était toujours vivante.


—PiBi ! PiBi, réveille-toi ! Bois, un peu, ça t’aidera, lui dit une voix réconfortante.
Elle reconnaissait cette voix, même si elle ne l’avait entendue que le temps d’une nuit. À la fois chaude et rassurante, elle avait en même temps désiré et détesté cette voix. Avec peine, elle ouvrit ses yeux creux et cernés. Rami était penché au-dessus de son visage émacié.
—Juste ciel ! Tu peux pas savoir à quel point j’suis heureux de t’avoir retrouvé vivante ! lui dit-il avec un large sourire.
Les mots qu’il venait de prononcer prirent un certain moment avant de faire leur sens. Heureux de me voir vivante ? pensa-t-elle avec une rage qu’elle ne put contenir plus longtemps. Comme happée par une décharge électrique, elle se réveilla en entier, s’assit sur le lit où il l’avait déposée et frappa du revers de la main le verre d’eau qu’il tenait au-dessus d’elle.

—Heureux de me voir vivante ? grogna-t-elle entre ses lèvres tremblantes. C’est pourtant à cause de toi… que j’ai failli y laisser ma peau! C’est par ta faute si je me suis retrouvée ici sur une terre totalement morte… à subir je ne sais quelle force qui ne me permet plus de voler de mes propres ailes! C’est à cause de toi que celles-ci changent de couleur et se transforment comme les tiennes! C’est de…
—C’est bon, j’ai compris! J’ai compris ! répondit-il en allant s’asseoir sur un petit banc, tout en maintenant une distance entre elle et lui.
Ramenant ses genoux près de son corps, elle se tut, tremblante, laissant les larmes couler sur ses joues souillées.
—Tu m’en veux et c’est d’bonne guerre, répliqua-t-il. Mais j’te rappelle que t’as ramassé la plume noire.
—Ne recommence pas avec ces inepties. Je ne suis plus l’ange probe trop naïve pour comprendre tes propos méprisants. Tu ne m’as pas défendue quand tu en avais la possibilité. Nous ne nous connaissons pas et c’est peut-être préférable que cela reste ainsi, dit-elle en se levant trop vite, mais tout autour d’elle se mit dangereusement à vaciller et elle perdit l’équilibre. Il l’attrapa avant qu’elle ne tombe et la recoucha sur le lit.
—J’crois qu’t’as pas bien l’choix. T’es beaucoup trop faible, faut qu’tu r’prennes tes énergies.
Elle grogna un peu, mais il avait raison. Elle devait l’admettre, elle n’irait pas loin dans son état actuel.
—Et si on commençait par boire un peu. À mon avis, t’es à un stade de déshydratation avancée.
Sans attendre une réponse de sa part, il alla ramasser le verre tombé par terre, se dirigea vers une autre pièce et revint avec le verre plein. Il le lui tendit une fois de plus, mais d’une façon plus prudente cette fois-ci.
Instable, elle réussit malgré tout à s’asseoir sur le bord du matelas, prit le verre de ses deux mains tremblotantes et but avidement.
—Hé ! Prends ton temps ! Y en a assez ! Tu mourras pas de soif ici, j’te l’promets.
Au-dessus du verre ébréché, elle lui jeta un œil mauvais. Il avala de travers. Il ne la connaissait pas sous ce nouveau jour. Intimidé, il regarda ailleurs sans y porter une grande attention.
—Où sommes-nous ? demanda-t-elle tout en observant les lieux à la dérobée. C’est chez toi ?
—On peut dire ça, si on veut.
—C’est…
—Élégant et spacieux, t’allais dire ? ajouta-t-il à la blague pour détendre l’atmosphère.
—Ce n’est pas ce qui m’était venu à l’esprit. Au moins, cela a la prétention d’avoir un toit au-dessus de nous et des murs pour nous protéger des inclémences du ciel.
—Les… inclémences du ciel. Tu m’expliques ?
—Bien… dehors il ne fait que nous tomber de l’eau sur la tête et il fait si froid.
—Ah, j’comprends. Les intempéries de mère Nature tu veux dire. Que veux-tu ? Y a bien pire qu’ici-bas. Je t’le jure. Au moins, ici, on a un foyer pour nous réchauffer et pour cuire d’la nourriture, dit-il avec un demi-sourire. À c’propos, tu dois être affamée.
Elle acquiesça de la tête, gênée de lui avoir crié dessus quand il voulait juste lui apporter de l’aide.
Il se dirigea au fond de la pièce, ouvrit un tiroir d’un vieux bureau et en sortit des vêtements. Il revint vers elle et déposa le tout sur le pied du lit.
—T’es… pas trop vêtue pour les circonstances. J’crois que tu d’vrais enfiler des fringues plus confortables et plus chaudes.
—Des quoi ?
—Allez ! Habille-toi et viens m’rejoindre en bas. J’vais nous faire que’que chose à grignoter. Moi aussi j’suis affamé. Me rappelle pas la dernière fois qu’j’ai mangé un vrai r’pas.
Il lui sourit et sortit de la pièce en fermant la porte derrière lui. Elle l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’elle se retrouve seule dans un lieu totalement inconnu. Elle déposa le verre d’eau sur le tabouret et se leva avec peine. Elle fut surprise de pouvoir se tenir debout sans trop vaciller.
Une fine poussière recouvrait la plupart des meubles, le plancher et les tapis. Au plafond, elle remarqua encore ces fils étranges qui envahissaient les moindres recoins de cette terre. Elle en avait trouvé partout sur son chemin. Pourtant, il régnait dans la chambre une impression de sécurité, d’apaisement et de bien-être. Sentiment qu’elle n’avait jamais connu depuis qu’elle avait traversé les nuages en chute libre. C’est peut-être dû aux vitraux colorés qui causent cette luminosité réconfortante dans la pièce, pensait-elle.
Sur le sol défraîchi, de l’autre côté du lit, des livres reposaient dans des songes paresseux et juste au-dessus des piles erratiques, un vase remplit de roses rouges fraîchement coupées. Cette tendre attention lui faisait plus de bien qu’elle n’osât se l’avouer. L’avait-il fait exprès ? Percevant leur parfum, elle s’approcha du vase, lentement mais sûrement, humant leur douce et suave odeur. Une vive émotion s’empara d’elle. Elle plongea une nouvelle fois son nez jusqu’au cœur de la rose et respira un long moment, puis elle comprit. Ces fleurs étaient le premier contact qui lui apportait un réel réconfort depuis son arrivée sur les Terres mortes. Elle effleura un pétale du bout des doigts. Leur émouvante fragilité soutira un léger sourire sur ses lèvres gercées. Elle vivait son premier amour en ces lieux.

—S’il existe de telles fleurs sur ces terres inhabitables, que dois-je en comprendre ?
Un frisson s’empara d’elle, lui rappelant où elle était. Elle considéra avec circonspection les vêtements que Rami lui avait préparés. Elle devait se rendre à l’évidence, sa robe en lambeaux ne faisait plus l’affaire. Elle ne pouvait plus supporter le froid qui grugeait sa peau. Ses pieds lui faisaient atrocement mal d’avoir marché des kilomètres sur des plages de sable noir et sur une route bitumineuse. Elle s’approcha du lit et déplia les morceaux de linge usé, mais propre, pour en faire l’inventaire. Tout était étrange pour elle, même les vêtements qu’elle se résignait à porter.
Avec peine, elle enleva sa robe en lambeau et enfila le pull de coton vieux rose, mit le pantalon à bretelles dont elle ne savait pas quoi en faire et glissa ses pieds dans des bas chauds. Sans grande détermination, elle replaça ses cheveux, mais ne trouva rien dans la chambre pour l’aider à ses fins. Elle abandonna cette idée, son ventre lui rappela ce que Rami lui avait dit quelques minutes plus tôt. Elle ouvrit la porte et jeta un œil sur son nouvel environnement. Un escalier étroit descendait vers ce qui lui semblait être le premier étage. Quelques vieilles marches de bois sec s’indignèrent à son passage. Étant habitué à demeurer seul dans cette maison ancestrale, le bruit se rendit rapidement jusqu’aux oreilles de Rami qui se retourna pour la regarder. Il l’analysa un moment, étudiant son allure négligée qui contrastait sérieusement avec le style gréco-romain qu’il lui avait connu, il y avait quelques jours de cela.
—Quoi ? fit-elle offusquée de se faire détailler de la tête aux pieds.
—Si… tu me permets, j’vais apporter quelques ajustements à ta tenue. Tu s’ras plus confortable.
Avec précaution, il s’approcha d’elle et chercha un accord tacite au fond de ses yeux vert émeraude. Comme elle ne bougeait pas, il tenta sa chance et se mit à genoux devant ses pieds. Délicatement, il roula les bords de son pantalon pour les raccourcir et, une fois fait, il se redressa. Évitant de croiser son regard, il porta toute son attention sur les bretelles de la salopette qu’elle n’avait pas bien attachée. Il en défit une et la plaça sur l’autre épaule.
—Voilà, c’est beaucoup mieux, tu trouves pas ?
Pour toute réponse, elle pencha la tête pour saisir ce qu’il venait de faire. Puis d’un coup de tête, elle approuva les ajustements apportés.
Rami se rendit compte qu’il avait retenu sa respiration tout le long. Avec soulagement, il expira lentement et reprit le chemin du comptoir. Il ne comprenait pas pourquoi elle le stressait à ce point. Pour se ressaisir, il replaça les mèches de cheveux sous son bonnet de laine noir et sifflota un air improvisé pour se donner du courage.
—Viens, j’ai presque fini le dîner. On va pouvoir manger. Prends un siège, fait comme chez toi.
En silence, elle le suivit tout en observant les lieux avec intérêt. Les murs de pierres au ton de craie blanche produisaient un effet calmant et donnaient un cadre rassurant à la pièce grande ouverte. Au milieu, une table de bois au motif fleuri était entourée de chaises disparates. Un long comptoir longeait le mur du fond où une fenêtre incrustée, au-dessus d’un vieux lavabo usé, offrait une vue agréable sur la mer.
Ne sachant pas où s’asseoir, elle choisit un petit banc au bout de la table et observa Rami qui s’activait avec aisance devant le comptoir.
Il se tourna enfin, les mains chargées d’un verre d’eau et d’un plat carré comprenant déjà de la nourriture. Il déposa le verre d’eau devant elle, ouvrit le couvercle du contenant de plastique et lui tendit des ustensiles légèrement déformés. Une forte odeur de poisson salé se rendit jusqu’à son nez, soulevant le cœur de PiBi.
—C’est très bon, fait pas la fine bouche ! répliqua-t-il un brin offusqué.
PiBi se leva vivement voulant mettre le plus de distance entre elle et le contenant transparent.
—Tu n’as sûrement pas vu ce que j’ai vu… et senti l’odeur que j’ai sentie, pour m’offrir ce plat.
Il sourcilla, puis il comprit. Il ferma le couvercle, alla rapidement le porter sur le comptoir, loin de son invité, et ouvrit la fenêtre pour faire entrer l’air frais.
—J’suis… désolé, dit-il confus.
Debout devant la fenêtre, il se rappela ce qu’il avait ressenti lorsqu’il avait remarqué du haut des airs les carcasses de baleines en décomposition. Il les avait survolés pendant plusieurs minutes à sa recherche, espérant la trouver vivante. C’est à ce moment qu’il avait aperçu un sillon s’étendant sur une bonne longueur sur le sable noir accompagné d’un amas de plumes blanches et noires, vestige d’un atterrissage forcé. Heureux d’avoir détecté un signe de vie, il avait hurlé son nom, souhaitant la repérer non loin de là. Le plus important c’était qu’elle ne s’était pas noyée après avoir traversé le Gouffre de l’enfer. Avec les traces qu’elle avait laissées derrière elle, il avait pu la suivre jusqu’au vieux phare. Du haut de la tour, il l’avait imaginée, se tenir debout devant les vitres sales qui n’offraient qu’un paysage désolant sur des kilomètres à la ronde. Se tenant là où elle s’était tenue. Les yeux fixés sur la route qui menait vers la vieille cité, il avait aperçu une forme gisant sur le sol. Sans prendre le temps de redescendre les marches, il s’était donné un élan et avait passé à travers la fenêtre pour aller la rejoindre.

Lorsqu’il s’était agenouillé près de son corps inerte, il avait cru qu’il était arrivé trop tard. Sa peau diaphane et ses yeux sans vie, il n’y avait plus cette couleur rosée qu’il avait aimé voir sur ses lèvres, dans un sombre cachot. Avec chagrin, de même qu’un vif sentiment de culpabilité, il avait touché sa joue creuse, ce qui avait fait gémir Pibi faiblement. Retrouvant ses espoirs, il avait tenté de la réanimer, mais elle ne répondait plus. C’était suffisant pour vouloir la maintenir en vie à tout prix. Sans réfléchir, il l’avait transporté dans ses bras et avait traversé l’océan jusqu’ici.
—Le cimetière marin, se contenta-t-il d’ajouter, revenant tranquillement vers le moment présent. Cette plage est à des milliers de kilomètres de distance de nous maintenant.
Elle fit une moue de dégoût au souvenir désagréable.
—À c’propos, j’te rassure, c’est qu’une période d’adaptation. T’as dû comprendre pourquoi tu voles pas ici, dit-il pour changer de sujet.
Elle leva les yeux pour le regarder, surprise par cette volte-face soudaine.
—La… gravité ? s’aventura-t-elle à dire.
—Mm… une fois que t’auras r’pris des forces, j’t’apprendrai à voler.
Elle lui lança un regard indigné.
—Pas… à proprement parler. J’veux dire, c’est qu’une question d’air chaud et de savoir comment faire travailler certains muscles dans tes ailes que t’utilisais pas dans les Terres pures.
—Des muscles… dans mes ailes ?
—J’sais, c’est étrange à dire. Mais… avec tout ça, t’as toujours rien avalé et j’ai pas grand-chose à t’offrir à part du poisson frais que j’ai pêché ce matin. J’ai pas de fruits. J’ai pas l’habitude d’en manger. J’suis plus carnivore, tu vois !
Il vit dans les yeux de PiBi une ombre de panique et de consternation.
—Ah ! Mais j’y pense ! J’ai peut-être une idée. Viens, lève-toi. Nous allons sortir prendre l’air.
Elle se mit debout et attendit que tout s’arrête de tourner autour d’elle.
—Eh ! Ça va ?
—Ça ira, dit-elle en évitant de hocher la tête.
Rami la guida à l’extérieur du vieux bâtiment de pierre et s’approcha plus près d’elle.
—T’es prête ?
—Prête pour quoi ?
—J’vais t’amener dans un endroit, mais comme t’es pas assez forte pour voler toute seule, j’vais d’voir te porter jusque là-bas.
Elle baissa les yeux sur ses pieds habillés de bas de laine.
—Ne t’en fais pas, j’te trouverai des souliers, j’crois avoir vu des chaussures d’enfants dans le grenier. Tes pieds sont de p’tites tailles. Ça devrait t’faire.
Elle réfléchit, mais pas trop longtemps. Rapidement, elle enleva les bas qui ne tenaient pas vraiment dans ses pieds — en vol elle les aurait perdus — et les déposa sur le bord de la porte pour son retour. Trop affamée, elle obtempéra et se laissa guider par Rami qui, délicatement, plaça son bras chétif sur son épaule musclée, puis il la prit sous ses ailes et mit son bras gauche sous ses genoux et se donna un élan.
N’étant pas habitué à ne pas voler par elle-même et sachant que s’il ne la retenait pas, elle tomberait comme une masse — sentiment connu pour l’avoir vécu en passant par le Gouffre de l’enfer —, elle prit une nouvelle fois conscience de cet angoissant vertige. Elle le serra plus fort.
—Rami.
—Quoi ?
—Ne me lâche pas.
—Crains pas, ajouta-t-il pour la rassurer, un sourire sur ses lèvres. Sentant son corps menu et fragile contre son torse, il la pressa davantage contre lui.

Ils volèrent ainsi de longues secondes, jusqu’à ce qu’il ajuste sa trajectoire et se dirige un peu plus vers l’est. Son visage enfoui dans le creux de son épaule, PiBi regardait les ailes en mouvement de son porteur. Envoûtée par les couleurs tirant du bleu au violet, elle observait avec fascination les doux reflets du soleil courir sur les plumes noires qui chatoyaient à chaque coup d’impulsion. Ses yeux ont les mêmes lueurs quand il sourit, pensa-t-elle.
En peu de temps, ils survolèrent une forêt dense, puis il amorça une lente descente pour toucher terre sur un tapis de feuilles de bouleaux blancs, les faisant voleter comme des papillons. Il la déposa délicatement et la regarda un instant, inquiet de la voir si chancelante.
—Est-ce que ça va ?
—Oui, c’est juste… un peu étrange de ne pas pouvoir voler par moi-même.
—J’sais, c’est une dure étape à passer. Tu verras, ça r’viendra tout naturellement.
Il prit sa main et l’invita à le suivre. Ils entrèrent dans le sous-bois, là où la lumière peinait à s’y engouffrer.
—Où allons-nous ?
—J’connais un endroit qui t’plaira. Fais-moi confiance, mais, pour s’y rendre, on d’vra marcher un peu. Tu tiendras le coup ?
—Je crois que oui.
—Lors de ma dernière chasse, j’ai découvert cet endroit.
—Tu chasses ? Mais que traques-tu ? Elle se souvint des colosses qui l’avaient mis en cage et l’avaient traité comme une moins que rien, avant son passage dans le Gouffre de l’enfer. Elle se sentit encore chanceler à se souvenir, mais sa main dans celle de Rami la rassura et la ramena dans sa nouvelle réalité.
—J’te rappelle qu’on est plus dans les Terres pures et ici, c’est pas pareil.
—Ici… dans les Abîmes des ténèbres, conclut-elle.
Il se figea, se tourna et la regarda d’un air médusé.
—Mais pour l’amour du Ciel, qu’est-ce qu’ils vous apprennent là-bas ?
Offusquée, elle retira sa main de la sienne et poursuivit son chemin même si elle ne savait pas vers où aller.
—Où vas-tu ? PiBi, arrête de faire la casse-pieds. Mais bon sang !
Elle le surprit lorsqu’elle se retourna d’un coup sec pour lui faire face.
—J’en ai assez que tu me parles comme si j’étais la plus grande nullité de l’univers. Je n’ai jamais rien connu d’autre que les Terres pures. J’enseignais aux angillons ce que l’on m’avait auparavant transmis. Le Gouffre de l’enfer et les Abîmes des ténèbres, tout cela n’était que mythe et histoire qui ne nous étaient plus racontés depuis fort longtemps. Je suis incapable de faire un sens à tout ce qui m’arrive en ce moment. J’en suis à me demander si… si je ne suis pas morte… et toi aussi. D’ailleurs, que fais-tu ici ? N’es-tu pas censé croupir au fond d’un cachot dans les prisons du palais ?
Songeur, il déposa les mains sur ses hanches, le regard perdu entre les brins de gazon long, légèrement honteux. Elle marquait un point. Il ne lui avait pas tout dit et il tardait de le faire, après toute considération.
—J’suis… je suis sincèrement désolé, Pibi, pour tout ce que tu as dû subir à cause de moi.
Sa sincérité la déboussola, elle se ressaisit.
—T’as raison. J’te dois des explications, mais avant tout, tu dois manger un peu, car tu survivras pas bien longtemps si tu t’énerves encore une autre fois.
Il lui offrit son sourire le plus angélique. Ne pouvant résister à ses yeux charmeurs, elle accepta la trêve.
—Est-ce qu’on arrive bientôt ? soupira-t-elle, sentant ses forces la lâcher de nouveau.
—On y est. Et, là, tu bousilles ton déjeuner.
Elle regarda par terre et aperçut plein de petits fruits rouges écrasés sous ses pieds nus. Elle tourna sur elle-même et comprit qu’elle se tenait au beau milieu d’un jardin de fraises sauvages. Sans se donner la peine de les récolter, elle se mit à genoux pour les engloutir à pleines mains.
—Tu d’vrais p’t-être prendre le temps d’les mâcher, juste pour qu’ton estomac réalise la quantité d’nourriture qu’il va d’voir absorber en si peu d’temps.
—Hmm… Bas le demps… dit-elle la bouche pleine. Ch’est dellement bon, s’exclama-t-elle.
Il détacha une gourde de sa ceinture pour lui tendre, tout en faisant attention de ne pas détruire son déjeuner.
—Tiens, bois un peu.
Elle la prit et but goulûment. Il se mit à rire.
—Quoi encore ? demanda-t-elle, sensiblement vexée.
Il pointa le contour de ses lèvres qui étaient tachées de marques rouges. Gênée, elle tenta vainement de nettoyer son visage avec ses mains dégoulinantes de nectar de fraise, mais préféra piquer une nouvelle fois dans son copieux déjeuner. Voyant qu’elle en avait pour un moment, Rami se trouva un endroit confortable sous un rayon de soleil et s’étendit sur l’herbe grasse tout en mâchouillant une brindille sèche. Sans égard pour les minuscules travailleurs acharnés, il déploya ses longues ailes, dérangeant d’innombrables insectes qui vrombissaient autour de lui. Les butineuses virevoltèrent, puis se remirent à glaner au passage quelques marguerites, loin du nuisible personnage.
—Quand tu voudras en savoir un peu plus, t’auras qu’à m’faire signe, lui dit-il en fermant les yeux, prêt pour une courte sieste.
Lorsqu’elle se sentit repue, elle resta assise à même le sol à observer le microcosme grouillant de vie, le dos adossé à un arbre au milieu des fraisiers dégarnis. Devant elle, un écureuil sauta par-dessus une branche cassée, s’assit sur son arrière-train et avec ses deux pattes griffues cueillit un gros fruit mûr qu’il enfonça dans sa joue gauche et grimpa à la hâte sur un jeune bouleau quand enfin il la remarqua. Elle se surprit à rigoler en entendant ses petits cris saccadés qui témoignaient de son effarement envers l’indésirable intruse. Passant à toute vitesse sous son nez, elle sursauta lorsqu’un groupe de libellules se livraient à une course désordonnée. L’une d’elles alla se poser sur une marguerite la faisant basculer paresseusement. Un léger vent chaud se souleva et fit onduler l’herbe vert doré, puis, au passage, décoiffa les duvets blancs des pissenlits qui s’étaient déployés durant la nuit, telle une sphère étoilée. Le doux parfum sucré des achillées fuchsia et des fougères tapies dans l’ombre arriva jusqu’à elle, provoquant chez elle un sentiment grisant. Elle aurait pu rester ici éternellement à écouter le chuchotement des feuilles des arbres au-dessus de sa tête. Elle préférait ce bruit à celui incessant de la mer. Depuis son arrivée sur ces terres mortes, ce son l’avait accompagnée sans répit.
Elle se rendit compte qu’elle vivait son second contact agréable avec son environnement. Son regard rempli de confusion, qu’elle portait sur ces lieux depuis qu’elle était tombée du gouffre, changeait progressivement. Elle jetait un regard neuf sur ce monde étrange et mystérieux. Elle devait se l’avouer. Elle était étonnée de la vie qui existait dans les Terres mortes. Pas si mortes que ça, après tout ! songea-t-elle, le cœur plus léger et l’estomac plein.

Sentant la fatigue la gagner, elle songea sérieusement à imiter Rami qui dormait paisiblement. Elle profita plutôt de ce moment pour l’observer à loisir, harmonisant sa propre respiration avec la sienne, sans même qu’elle s’en rende compte. Qui est-il ? Qui est-il vraiment ? Elle ne pouvait répondre à cette question déconcertante. Or, ce mystérieux, voire dérangeant, personnage parvenait à endommager, une pierre après l’autre, la fragile fondation de sa forteresse intérieure, troublant par le fait même ses repères identitaires, telle une boussole perdant son Nord. Dois-je continuer à lui faire confiance ? Elle n’avait comme réponse que ses battements de cœur qui s’accéléraient dès qu’il s’approchait d’elle ou lorsqu’il lui tenait la main. Elle en était consciente. Mais elle n’allait pas si facilement lui démontrer. Du moins, tentera-t-elle de lui cacher. Le plus longtemps serait le mieux ! se convainc-t-elle.
Sa bataille perdue contre la fatigue, elle s’étendit sur le lit de fraises, sa tête appuyée sur son bras, ses ailes qui la recouvraient pour la protéger, elle contempla un moment les nuages qu’elle voyait défiler à travers la cime des bouleaux. Sans même s’en rendre compte, elle s’assoupit sous un rayon de soleil réconfortant pour se réveiller plus tard dans les bras de Rami qui la ramenait vers la maison de pierres. Il mit les pieds devant le perron garni de vignes rouge vin et sans la déposer, il alla la porter sur le matelas et la recouvrit d’une chaude couverture.
Semi-endormie, elle tendit la main qu’il garda un moment dans la sienne, profitant de cette trêve inespérée.
—Repose-toi. T’en as grand besoin. On parlera demain. J’ai beaucoup d’choses à t’dire et… si tu vas mieux, j’te donnerai ta première leçon de vol sous le règne de l’asservissement de la gravité terrestre.
—Mes plumes…, demanda-t-elle, laissant sa phrase dans l’incertitude.
Il ne répondit pas. Comment lui expliquer que chaque jour passé ici transformait graduellement un ange venant des Terres pures et qu’elle n’allait jamais plus être la même ?

Assise sur un tabouret bancal, les yeux encore endormis d’avoir trop dormi, les mains moites à plat sur la table devant elle, PiBi n’osait plus regarder Rami. Fixant, sans vraiment les voir, les fraises qu’il avait rapporté de leur escapade de la veille, elle ressassait sans cesse dans son esprit tout ce qu’il venait de lui dire.
Lui, debout devant la fenêtre, il regrettait de lui avoir tout déballé avant même qu’elle n’eût le temps de finir son petit déjeuner.
—J’avais pas le choix de tout t’expliquer, lui avait-il dit avant qu’elle ne se referme comme une huître.
Elle avait baissé les yeux d’un air abattu, assimilant l’inadmissible vérité.
Au début de sa mésaventure dans les Terres pures, elle avait présumé que les Abîmes des ténèbres étaient un mythe, une fabulation provenant des magistrats pour faire peur aux angillons. Puis, lorsqu’elle était passée par le Gouffre de l’enfer, elle y avait forcément cru. Mais, ce que Rami venait de lui dire dépassait l’entendement. Elle avait donc raison : les Abîmes des ténèbres avaient toujours été un mythe créé que pour faire peur aux angillons. Les Abîmes des ténèbres n’existaient pas. En l’occurrence, elle ne s’était pas attendue à la réponse qu’il lui avait donnée quand elle lui avait demandé où elle avait alors atterri, après être tombée du gouffre.
—Sur Terre ! lui avait-il répondu simplement, comme si c’était évident.
Évident pour lui, mais pas pour elle, avait-elle pensé alors.
—La… Terre ? Là où sont les… humains ?
—Là où il y AVAIT des humains, avait-il corrigé.
—Mais, elle… n’existe pas ! La Terre n’existe pas vraiment, s’était-elle exclamée, plus ou moins certaine de ce qu’elle avançait. N’ayant jamais pris le temps d’étudier les origines terriennes, elle ne connaissait rien sur cet utopique monde.
—C’est ce que disent les anciennes écritures célestes. Du moins, je crois, avait-elle ajouté pour elle-même.
Assis devant elle, il l’avait regardé, découragé par tout ce que les magistrats avaient raconté aux anges des Terres pures pendant si longtemps, les dominant et les plongeant dans une totale ignorance. Il en était dégoûté. Cette fois-ci, il s’abstint de faire un commentaire.
—Suis-je morte ? lui avait-elle demandé, soudainement inquiète.
—Non. T’es tout c’qu’il y a d’plus vivante, PiBi.
Il s’était levé de la table pour se verser un verre d’eau, mais au lieu de cela, il était resté planté là, debout devant la fenêtre, lui tournant le dos, un sentiment de regret coincé dans la gorge. Combien de temps était-il resté ainsi? Il ne le savait pas. Son esprit tourmenté réfléchissait à ce qu’il pouvait se permettre de lui dire. Et il ne lui avait dit qu’une infime partie de toute la vérité. Mais enlisé par les secrets, comme s’il était pris dans une boue visqueuse, il devait choisir ce qu’il lui était permis de lui dire et rien de plus.
—J’avais vraiment pas le choix de t’expliquer. Tu comprends PiBi, répéta-t-il, plus pour se convaincre lui-même. Il n’était pas certain qu’elle l’avait même entendu, tellement il avait murmuré ces mots vides de sens.
Sortant enfin de sa torpeur, elle réalisa un détail.
—Alors, pourquoi les magistrats m’ont-ils envoyée ici ?
Voyant que l’huître décontenancée s’ouvrait de nouveau à lui. Il alla se rasseoir en face d’elle et déposa devant lui ses mains à plat sur la table, à quelques centimètres des siennes.
—Tout d’abord, j’crois que, considérant la situation actuelle de la Terre, les magistrats t’ont expulsée des Terres pures en espérant que tu n’y survives pas. Ce n’est qu’une hypothèse.
—Ils ont bien failli y arriver, dit-elle avec sarcasme.
—T’es pourtant la preuve qu’ils ont pas réussi, dit-il, un doux sourire sur ses lèvres.
—Alors… les humains ? ajouta-t-elle en l’invitant à continuer, voulant en savoir davantage maintenant qu’elle avait digéré la consternante vérité.
—Eh bien… y a plus aucun humain sur Terre, PiBi. Ils se sont tous exterminés entre eux. Y a… bien longtemps de cela.
Elle le regarda un moment, réalisant la teneur de ses propos.
—Ni homme ? Ni femme ? Ni enfant ?
Rami secoua la tête tristement.
—Y a qu’nous, ici.
—Toi et moi ? demanda-t-elle perplexe.
—Non. J’voulais dire nous, les adeptes de la Loi Égide.
—La Loi quoi ?
—Égide. La Loi sous l’égide des Ailes noires. Tous les anges restés ici veulent reconstituer la loi d’la protection d’la Terre. Cette loi existait du temps où les anges aidaient les humains, y a des centaines d’années de cela. Bon… elle a quelque peu été modifiée au cours des derniers millénaires, mais nous en avons gardé les grandes bases.
—Alors, tu dis qu’il n’y a plus d’humain. Or, à quoi servirait-il de ramener cette loi ?
—Y en aura peut-être un jour ! T’as pas remarqué c’que cette planète possède ? Depuis que l’humain a disparu, la vie animale a repris toute son ampleur dans les forêts, les montagnes, dans les rivières, les lacs et les océans. Je sais, tu vas m’dire que c’était pas l’cas sur la plage où t’as atterri, mais assurément, l’air y est plus pur que jamais. On peut leur venir en aide et leur apprendre à conserver ces richesses.
—Tu as un discours incohérent, tu me parles d’animaux et de nature qui prend le dessus sur l’humain, mais tu crois que les humains pourraient revenir. Mais, s’ils reviennent, qu’adviendra-t-il de la vie animale s’ils en avaient déjà dépossédé la Terre ?
—C’est la raison pour laquelle on veut remettre sur pied la loi Égide. On a b’soin d’aide. On n’est pas assez d’anges pour préparer la venue de l’homme. On va devoir lui apprendre à être généreux avec la vie sur Terre, la protéger, la respecter. On les a abandonnés, il y a des siècles. Regarde autour de toi c’qui est arrivé, seulement parce qu’les Anges suprêmes ne nous permettaient plus d’aider les humains.
Elle fixa sur lui un regard éberlué. Il ne savait pas comment lui expliquer, puis il trouva enfin les mots.
—Que font les angillons si l’instructeur les aides pas ou s’ils s’en occupent pas ?
—Ils font tout ce qu’ils leur passent par la tête, sans égard pour les règles, bien entendu, répondit-elle en souriant à leurs souvenirs. Rami ne pouvait pas lui donner un meilleur exemple.
—C’est exactement c’qu’ont fait les humains durant l’absence des anges à leur côté. Il n’y avait plus personne pour les guider, pour leur faire comprendre l’importance qu’ils avaient dans la chaîne de vie. Cette Terre est unique, PiBi ! Il en existe pas une comme elle dans toutes les galaxies. On doit leur apprendre comment la protéger, l’aider à prospérer, sans pour autant négliger les autres espèces vulnérables.
—Mais tu l’as dit toi-même, il n’y a plus d’humain sur Terre ! Alors à quoi bon !
—C’est… plus ou moins vrai, ajouta-t-il, laissant planer des non-dits.
—Tu me perds, là ! dit-elle en appuyant les coudes sur la table, son front dans ses mains.
—Ce que Rami n’ose te dire c’est qu’il existe encore des humains quelque part, résonna une voix derrière elle.
Stupéfaite, PiBi se retourna pour faire face à l’inconnue qui venait de mettre le pied dans l’embrasure de la porte, puis se tourna vers Rami, l’air ahuri.

Fin de la deuxième partie.