La Loi des Anges – Les ailes noires Première partie

Écrit et illustré

 

par

 

Nathalie Beauchamp

 

À moitié endormie, Plume Blanche déploya ses ailes ébouriffées de tout leur long, jeta sa couverture par terre et frotta ses yeux énergiquement. Bâillant bruyamment, elle traîna ses pieds paresseusement sur son plancher de buis jusqu’à son miroir, s’habilla, réussit tant bien que mal à attacher ses cheveux bouclés rouge vermeil puis, comme chaque matin, elle se prépara un bol de fruits qu’elle mangea assise sur le bord d’une corniche vertigineuse, ses pieds se balançant dans le vide.

Son douillet petit nid était accroché à la paroi d’une abrupte falaise, tout comme les centaines d’autres nids habités par d’autres anges. Au bas de cette falaise, la rivière Neptune, qui se jetait doucement dans le lac Ellia, allait du rose au gris vers des tons orangés. Elle aimait voir les reflets que l’eau prenait selon l’humeur de l’ange qui la survolait en direction de la ville, là où travaillaient majoritairement les êtres alifères des Terres pures.

Observant avec sérénité le paysage qui s’étendait devant elle, elle remarqua que les lupins aux couleurs pastel avaient éclos durant la nuit. Sa saison préférée débutait sous un soleil naissant. Le moment où tout reprenait vie. Plus loin, elle apercevait le dôme doré du Palais de la justice, icône centrale de la cité plusieurs fois millénaire et derrière ce majestueux bâtiment, l’immense statue de l’Ange tutélaire laissant la source intarissable du Mont Zaniah couler entre ses doigts érodés.

Le déjeuner

 

Sortant de sa rêverie, elle réalisa qu’elle allait encore une fois se mettre en retard. Rapidement, elle s’activa devant la glace pour ajuster sa robe linéaire blanche et attacha un peu plus serré les lacets de ses sandales. Comme elle le faisait chaque matin, elle déplia ses ailes blanches, espérant avoir gagné durant la nuit les quelques palmes qui lui manquaient pour devenir un Ange suprême. Elle était prête et le savait au fond d’elle-même, mais il en était tout autrement pour la magistrature qui régnait puissamment dans le Palais de la justice. Elle seule pouvait lui permettre d’accéder au niveau supérieur. Malheureusement, celle-ci s’entêtait à lui refuser sa requête, année après année, prétextant qu’elle n’avait pas la grandeur des ailes décrétée par la Première magistrate.

En attendant, elle devait se contenter d’être un ange probe et de s’occuper de la nouvelle portée d’angillons, réalisant une seconde fois qu’elle perdait du temps à trop réfléchir.

—Là, c’est certain, je vais me mettre en retard, soupira-t-elle en fermant ses ailles pour passer sous l’arche de son nid.

Debout, sur son perchoir, elle se laissa tomber en vol plané et fit comme les autres qui s’étaient rendus à la cité, elle longea la rivière et vit que celle-ci ne se teintait pas à son passage. Comment font-ils pour obtenir de jolies couleurs, quand moi je n’ai droit qu’au même gris morose chaque jour ? se demanda-t-elle.

Le Pont

 

Sans se presser, elle laissa derrière elle la rivière pour survoler la cime des arbres multicolores et se rendit non loin de la cité. Gracieusement, elle posa ses pieds sur le gazon frais et referma ses ailes. Marchant d’un bon pas, elle se dirigea vers le jardin ombragé où trônait une rotonde près d’un saule rouge sombre.

En retard, comme elle l’avait prévu, la cacophonie régnait déjà parmi la douzaine d’angillons. D’un coup d’ailes, elle alla se planter au milieu du grabuge et d’une voix mal assurée, elle ordonna le silence.

—Veuillez reprendre vos places sous la rotonde, les angillons.

Les mains sur les hanches, elle réalisa qu’elle n’avait aucune influence sur eux, car aucun d’eux ne s’était arrêtés de se disputer.

Voyant que la politesse ne réglait rien, elle se donna un élan et tournoya au-dessus de leur tête faisant monter la poussière du sol. Les uns après les autres, les angillons roulèrent par terre poussés par le vent qui les faisait tourbillonner. Lentement, PiBi se laissa descendre. Étourdis, les petits anges s’ébrouèrent, se dépoussiérèrent et toussèrent en cœur. Encore sur leur arrière-train, ils prenaient conscience de la situation.

 

—Je crois que vous avez appris ici une bonne leçon. Quelqu’un peut me dire laquelle ?

Les angillons échangèrent des regards penauds entre eux, mais une seule main se leva.

—Il ne faut pas se bagarrer ? dit une voix cristalline.

PiBi chercha l’angillon qui venait de répondre et la trouva cachée sous un buisson.

—Non, Mirandis, ce n’est pas le principe élémentaire de la situation actuelle et… tu peux sortir de ta cachette, lui dit-elle en l’aidant à se relever et en enlevant des brindilles dans les cheveux couleur blé.

—Un autre pense pouvoir répondre à ma question, poursuivit-elle ?

Un jeune garçon leva timidement la main, hésita, puis la baissa, mais il était trop tard, PiBi le vit.

—Manuel, tu crois avoir la réponse?

—Euh !… Je… le vent !

Les onze angillons le regardèrent comme s’il était tombé d’une étrange planète, puis ils se mirent à rigoler. Manuel baissa les yeux, meurtri d’être ridiculisé par les autres.

—Silence, dans la bande, je vous prie, ordonna-t-elle, en croisant les bras sur sa poitrine. Tu peux nous en dire plus, Manu ?

Intrigués, ils s’arrêtèrent de rire et observèrent à la fois leur institutrice puis leur camarade de classe.

—Euh… bien, on aurait dû se parer contre le vent ! Comme vous nous l’avez enseigné !

—Excellent ! C’est effectivement la leçon que vous auriez dû retenir.

De nouveau sans prévenir, elle s’éleva quelques pieds au-dessus du sol et fit tourbillonner l’air autour d’eux. Cette fois-ci, les angillons se préparèrent à affronter les rafales. Sans exception, ils se recroquevillèrent et se protégèrent en formant un bouclier de leurs ailes tout autour de leur corps. Voyant qu’ils avaient réagi rapidement, Plume Blanche redescendit doucement, un sourire sur ses lèvres. Attendant que la poussière retombe, tour à tour ils sortirent leur tête de sous leurs ailes, encore sur leur garde.

—Il n’y a pas à dire, vous me rendez très fière de vous, mes angillons, leur dit-elle pour les rassurer.

—Maîtresse PiBi ! Quand deviendrons-nous un ange probe comme toi ?

Plume Blanche avala de travers.

—Quand vos plumes seront plus grandes, Anily.

—Comme les tiennes ? demanda un jeune garçon aux yeux bleu ciel.

PiBi réfléchit un moment, puis lorsqu’elle tenta de répondre du mieux qu’elle le pouvait à cette question biaisée, un autre ange probe arriva dans sa zone d’instruction.

—Je suis désolé d’interrompre ton cours, PiBi, mais l’Ordre des magistrats souhaite te voir immédiatement. Alors, je suis ici pour garder tes angillons durant ton absence.

Le cœur de PiBi s’arrêta. Avaient-ils changé d’idée ? Est-ce qu’ils allaient enfin lui accorder le niveau supérieur et lui permettre d’être un Ange suprême ? Elle attendait ce jour depuis si longtemps. Elle reprit ses esprits.

—Je ne serai pas longue, Mo. Merci pour ton aide.

Il lui fit un signe de tête et se tourna vers les jeunes apprentis alifères fascinés par sa chevelure embroussaillée.

PiBi se distança du groupe pour prendre son envol et d’un vif coup d’aile, elle partit en direction du Palais. Touchant le sol du terrain d’atterrissage, quelques minutes plus tard, elle parcourut le reste du chemin à pied, pour se présenter devant la magistrature suprême. Elle entra dans le majestueux bâtiment, le cœur gorgé d’espoir, et traversa la gigantesque nef voûtée en contemplant les chérubins peints entre les nervures du dôme. L’écho de ses pas hâtifs se répercutait sur les murs de pierres taillées et entre les immenses colonnes.

Quelques anges l’observèrent d’un œil agacé en la croisant. Elle ralentit sa cadence afin de feutrer ses pas. Avant d’arriver au bout de la salle, elle tourna vers la droite, puis elle parcourut une longue galerie peuplée de statues d’ange qui menait au confluent de deux rivières. Chaque fois qu’elle venait ici, elle s’arrêtait quelques instants devant la balustrade d’un belvédère et contemplait le paysage saisissant qu’offrait la cité.

 

Elle pouvait franchir en vol la distance qui la séparait du Colosseum de l’autre côté de la rive, mais elle préférait traverser à pied le pont couvert et profiter du moment d’allégresse qui la transportait, bien au-delà du ciel azuré.

Une multitude d’anges de toutes les classes entraient et sortaient du vieil amphithéâtre. Tout en s’excusant, elle se faufila à travers un groupe qui obstruait l’entrée principale. Une fois à l’intérieur, elle se dirigea vers les gradins et aperçut la Première magistrate qui avait déjà pris place à la tribune. Remarquant son air renfrogné qui n’annonçait rien de bon, PiBi descendit les paliers jusqu’en bas et, avant d’atteindre le centre du parterre, elle attendit qu’on lui fasse signe d’avancer, ce que la Première magistrate fit lorsqu’elle leva un regard inquisiteur vers l’ange probe qui lui faisait face, la mine déconfite.

—Je suppose que vous connaissez les raisons pour lesquelles l’Ordre vous a fait venir ici ?

—Je n’ai qu’une unique raison d’espérer, Première magistrate, répondit-elle en baissant les yeux humblement.

—Si vous faites allusion à votre élévation à un niveau supérieur, il n’est nullement question de vous donner satisfaction, ce jourd’hui. Comme vous le savez déjà, l’analyse de votre demande est toujours en cours et… à en juger par ce que je vois présentement, ce n’est pas près d’évoluer.

Ses yeux inquisiteurs se portèrent sur les ailes fermées de PiBi qui sentit ses joues s’enflammer.

—Cela fait plus de trois années calendaires, Première magistrate, ajouta Plume Blanche, regrettant soudainement d’avoir un peu trop insisté sur le trois.

—Votre impatience finira par causer votre perte, Plume Blanche. Nous avons d’autres choses à faire que de nous pencher sur la mesure de vos ailes, jeune fille.

—Je suis sincèrement désolée… ne voyez dans cet empressement que mon honneur et l’envie de faire partie de la Guilde supérieure.

N’osant pas lever les yeux, elle fixa un point devant elle sans vraiment le regarder. Pendant un moment qui parut une éternité à PiBi, l’ange austère l’observa d’un œil critique.

—Vous êtes bien pressée de devenir ange suprême, mais vous ne pouvez maintenir votre horaire du temps conformément aux règlements qui vous ont été mandatés lors de votre engagement. On m’a informé que vous vous permettez d’être souvent en retard à vos ateliers d’apprentissage. Croyez-vous qu’il soit moins important de procurer une bonne instruction à vos élèves ?

—N… non… bien entendu… je… ce n’est pas que je…

—Il suffit, Plume Blanche. Ceci est mon unique avertissement. Si vous ne faites pas en sorte de vous ressaisir, je serai dans l’obligation de vous rétrograder.

—Redevenir angillon ! Mais… vous n’y pensez tout de même pas ! bredouilla PiBi, sur le bord des larmes. Première magistrate, je suis trop vieille pour être…

—Il existe des angillons bien plus âgés que vous et ils ne s’en portent pas moins mal.

—Oui, je sais, mais c’est parce qu’ils sont…

—… ambitieux !… cupides ! continua-t-elle pour PiBi, sur un ton mordant.

—J’allais simplement dire qu’ils sont dépourvus de rêve, répliqua-t-elle pour elle-même.

Voyant qu’elle ne gagnerait pas sa cause en ces inébranlables lieux, Plume Blanche baissa de nouveau les yeux. Les jolis motifs dorés peints sur les dalles de pierre n’arrivaient pas à attendrir son cœur. Une larme coula sur sa joue, mais elle ne l’essuya pas, espérant que, du haut de sa tribune, l’inquisitrice n’allait pas s’en apercevoir.

—Un peu d’humilité ne vous porterait pas préjudice.

PiBi leva la tête. Un frisson s’empara d’elle. Elle n’allait jamais survivre à cette humiliation si elle la rétrogradait.

—Je vous en supplie, votre Honneur, donnez-moi une chance de me reprendre. Je serai un ange probe exemplaire, je vous le promets. À partir de maintenant, je ne serai plus distraite et je ne serai plus en retard. Je le jure devant cette cour.

La magistrate s’adossa à sa chaise, joignit ses mains sur la table devant elle et poussa un soupir que même PiBi entendit.

—Je fais sûrement une erreur, mais nous avons tous le droit à une seconde chance pour nous reprendre, dit-elle d’un ton qui était malgré tout acerbe. Maintenant, allez poursuivre votre instruction et tâchez de transmettre à vos angillons le sens du devoir.

Elle se leva de son siège et quitta la tribune sans se retourner, laissant derrière elle un nuage de plumes.

Restée seule au milieu du parterre, elle regardait tomber une plumette immaculée jusqu’à ce qu’elle touche le sol devant ses pieds. Elle essuya les larmes froides sur ses joues et jeta un œil autour d’elle. Elle était soulagée qu’il n’y ait eu personne dans les estrades durant tout ce temps, témoin de son admonestation. Elle remonta les marches, reprit le chemin à l’inverse et, une fois rendue à la sortie, elle prit son envol, s’éloignant du Palais le cœur gros.

Ses petits aspirants étaient tous assis sous la rotonde et écoutaient attentivement l’histoire de la Terre racontée par Mo.

Ayant besoin de quelques instants pour se reprendre avant de poursuivre son instruction, elle se posa non loin du groupe en évitant de les interrompre, mais Mo l’aperçut du coin de l’œil ne lui laissant aucune chance de se ressaisir. Il se leva prestement et descendit les marches, souhaitant retourner à ses propres occupations.

—Votre institutrice est revenue.

—Mais tu ne nous as pas dit pourquoi les anges ne vont plus sur Terre ! demanda l’un des angillons.

—PiBi vous expliquera les raisons, répondit-il un sourire en coin.

Il la salua sans poser de question et s’élança dans les airs tout en soulevant un peu de poussière derrière lui.

Elle le regarda partir tandis que les angillons se levaient et s’attroupaient autour d’elle. L’un d’eux tira sur la robe de PiBi pour attirer son attention. Elle baissa les yeux vers un jeune garçon au visage poupin.

—PiBi, pourquoi les anges ne vont-ils plus sur la Terre pour aider les humains ? demanda Jaz.

—Parce que c’est comme ça, dit-elle vaguement encore bouleversée par ce qui venait de lui arriver.

—Est-ce qu’il y a des enfants là-bas ? questionna une petite fille aux ailes ébouriffées.

—Je ne sais pas, Yolanda.

—Depuis quand les anges ne sont-ils plus redescendus sur Terre, PiBi ? continua la plus curieuse du groupe.

—Depuis fort longtemps, répondit-elle.

—Mais pourquoi ? poursuivit un autre qui n’était pas satisfait de la réponse évasive de son institutrice.

—Qu’est-ce que le Gouffre de l’enfer ? ajouta une jolie angillonne.

—As-tu déjà visité les Abîmes des ténèbres ? s’enquerra une mignonne créature aux cheveux rose.

—Ce ne sont que des légendes, les angillons. Et non, je ne les ai jamais vues, car cela n’existe pas.

—Quelle sorte d’anges vont sur Terre ? demanda encore un autre.

—Dans ce cas… qui est le dernier ange à être descendu sur Terre, tu le connais, PiBi ? cria Laylou, trop petite pour être vue derrière le groupe et pour se faire entendre.

—Je n’ai aucune idée qui sont allés sur Terre et je ne sais pas non plus pourquoi nous n’y retournons plus. Les magistrats ne nous ont pas donné d’explication et nous ne posons pas de questions inutiles, répondit-elle sur un ton d’impatience.

Ayant l’impression qu’elle n’avait pas quitté le Palais, elle chercha un moyen de se sortir de cette inquisition sans fin.

—Merci infiniment, Mo… tu n’aurais pas pu parler de la naissance des angillons à la place ! grommela-t-elle entre ses dents, même si celui-ci était déjà loin.

Un gong sonna plusieurs coups et parvint jusqu’à ses oreilles à travers les branches des saules rouges.

Profitant de cette interruption, Plume Blanche leva la tête et réussit à se frayer un chemin à travers sa marmaille vers le pavillon du repas de demi-journée.

—Venez les angillons ! Nous sommes en retard pour le repas et je ne peux plus me permettre d’être en retard à quoi que ce soit.

Ceux-ci la suivirent en poursuivant leur interrogation qui demeura sans réponse.

Le souvenir douloureux de son entretien avec la Magistrate, plus tôt dans la journée, troublait encore PiBi qui revenait chez elle, penaude. Survolant la rivière, l’eau se teinta de gris, un ton plus foncé qu’à l’habitude. Son reflet déformé par les vaguelettes lui rappela sa triste réalité. Tout ange ordinaire couvrait complètement la largeur du cours d’eau. Elle l’avait déjà remarqué auparavant, quand parfois elle suivait un ange qui retournait à son nid. Les siennes n’arrivaient pas à combler la moitié de cette largeur. Pourquoi ses ailes étaient-elles aussi petites ? se demanda-t-elle sans cesse. Elle souffrait tant d’être si différente des autres. Cette imperfection pesait lourd dans son cœur.

Arrivée près de chez elle, elle donna de grands coups d’aile pour amorcer la montée, mais s’arrêta net au milieu de son élan. Attirée par un objet traînant sur le bord de la rive, à moitié caché sous un buisson, elle changea de cap et redescendit. Elle posa ses pieds tout près de l’objet en question. Estomaquée, elle ne pouvait pas croire ce qu’elle voyait. Pourtant, c’était bien une plume noire, très longue et magnifique. Elle la ramassa pour l’examiner de plus près.

Ne pouvant s’empêcher de comparer la plume avec les siennes, elle était impressionnée de constater que la tige noire faisait plus du double de longueur et savait avec certitude qu’elle était encore plus longue que la majorité des plumes des autres anges qu’elle connaissait. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Aucun ange n’avait des ailes noires dans les Terres pures.

—À qui appartiens-tu ? dit-elle en caressant les poils soyeux. Sous ses doigts, ceux-ci avaient des reflets bleutés, presque violets.

 Sortie de sa rêverie, elle prit la direction de son nid, longeant pendant un bon moment la paroi de la falaise, puis gracieusement, elle atterrit sur les pierres chaudes de sa demeure. Le regard perdu, elle resta là sans bouger, observant le soleil décliner tranquillement à l’horizon, espérant peut-être voir apparaître l’ange qui portait des ailes noires comme les ténèbres.

Repassant toutes les légendes à sa mémoire, aucune ne correspondait à un ange aux ailes noires. C’était un mystère total pour elle.

 Creusée à même la paroi de roche dorée, elle entra dans son espace privatif et enleva ses sandales. Son reflet dans la glace attira son attention. Malgré la tristesse que cela lui procurait chaque fois, elle déploya ses ailes trop courtes. Plus que jamais, elle était certaine qu’ils ne la laisseraient jamais devenir un Ange suprême. Chagrinée, elle éclata en sanglots.

—Que vais-je faire ? se répéta-t-elle la voix brisée, jusqu’à ce qu’elle s’endorme sur son lit, la plume noire collée sur son cœur.

Choisissant un endroit tout à fait au hasard, une sittelle sereine et confiante se mit à faire gaiement ses vocalises matinales sur la corniche de PiBi. Des vuih, vuih-vuih, vuih, syncopés la tira d’un sommeil comateux. L’oiseau miniature au ventre jaune et au bec bleu sautilla énergiquement sur son palier à la recherche de nourriture. Voyant qu’il n’y avait rien ici qui puisse lui faire plaisir, indignée, elle sauta vers un autre nid un peu plus bas, réveillant, par le fait même, l’occupant des lieux par ses tonitruants vuih-vuih.

S’étirant de tout son long, ailes comprises, PiBi réalisa qu’elle venait de passer la nuit tout habillée en travers de son lit. Agacée par son incessant laisser-aller, elle se leva en titubant, laissa la longue plume noire sur ses draps restés intacts, puis tenta de reprendre ses esprits. Résolue à ne pas donner raison à la procuratrice en colère, en se présentant trop tard au jardin d’instruction, elle s’activa pour se changer, se faire une toilette rapide et se rendre vers la sortie, mais un ange colossal lui bloqua l’accès devant son entrée, assombrissant soudainement l’intérieur de son logis. Elle recula bien malgré elle lorsque celui-ci entra sans attendre une invitation de sa part.

Contre son gré, le colosse entra suivi d’un deuxième. Ceux-ci se mirent à scruter son espace et l’un d’eux aperçut la plume noire restée sur le lit. Elle la vit aussi et fit un mouvement vers celle-ci, mais l’ange de taille imposante s’interposa entre elle et la cible. Il prit celle-ci dans son énorme main, l’observa un moment avec un air de dédain, puis porta le même regard vers elle.

—Vous devez nous accompagner, dit l’autre brutalement.

—Moi ? Mais je n’irais nulle part ! Je suis déjà en retard pour mon enseignement. La Première magistrate a été très claire avec moi, hier. Je ne dois pas être en re…

—C’est elle qui nous envoie, dit-il pour l’interrompre.

—Suivez-nous immédiatement, ajouta sèchement l’autre ange.

—Je ne comprends pas. Qu’ai-je fait ? Je ne veux pas retourner au tribunal, c’est hors de question, dit-elle en croisant les bras en signe de protestation.

Les deux colosses échangèrent un sourire complice et sans qu’elle s’y attende, l’un d’eux tira sur une sangle alaire qui pendait à son ceinturon dans son dos, puis ils l’empoignèrent pour l’immobiliser. Désapprouvant catégoriquement leur intention, elle leur jeta un regard noir et ouvrit toutes grandes ses ailes, faisant voler en éclats des objets dans la pièce. Malgré tout, ils étaient plus forts qu’elle et ils réussirent rapidement à maîtriser ses ailes et à les attacher autour de son corps avec la sangle. Choquée, elle se mit à crier à tue-tête de la détacher, mais ils l’ignorèrent et la conduisirent à l’extérieur malgré ses protestations. Sur le chemin, des voisins curieux étaient attirés par le chahut à proximité de leur nid. Même en plein vol, elle voyait dans leurs yeux la consternation. Certains la reconnurent, mais aucun d’eux n’aurait tenté une manœuvre pour intervenir en sa faveur.

Elle était seule et cette constatation était suffisante pour l’emplir d’angoisse.

Ils mirent enfin pied à terre devant les portes du Colosseum. Elle ne savait pas si elle devait être soulagée de ne plus rencontrer d’âme qui la reconnaîtrait ou si elle devait s’inquiéter d’être rétrogradée angillon, comme on l’avait menacé la veille, car de toute évidence c’était l’enjeu incontournable.

Sans tarder, le trio traversa à pied les couloirs menant jusqu’au tribunal, croisant de temps en temps des curieux qui s’arrêtaient pour les regarder passer. Elle remarqua qu’il n’y avait personne dans les estrades ; or, quatre préfets étaient déjà présents, tous confortablement assis à la tribune, dont la Première magistrate au centre, avec ce qui lui semblait être de l’impatience grandissante.

Durant le trajet jusqu’au palais, elle s’était ressaisie et avait eu le temps de réfléchir à sa situation. Il était évident que tout cela avait un rapport avec la plume noire qu’elle avait découverte le jour d’avant. Elle n’avait aucune idée d’où celle-ci venait et ce que cela impliquait, mais au point de la traiter de la sorte, c’est que cela devait être important. Silencieuse, elle attendit d’en savoir plus. Les deux colosses lâchèrent ses bras, sans pour autant défaire la sangle alaire qui la maintenait fermement. L’un d’eux stabilisa ses poignets tandis que l’autre attachait des menottes rouillées et trop lourdes pour elle. Elle se distança d’eux en leur lançant un air mauvais.

—Votre deuxième chance n’aura pas été longue, Plume Blanche, vociféra la Première magistrate. Voilà que vous nous donnez de nouvelles raisons de vous appeler devant la justice.

—Il n’y a aucune raison qui justifie tout ce que l’on m’a fait endurer jusqu’ici, répondit PiBi malgré l’hésitation dans sa voix.

—Vous le savez très bien, puisque nous avons un témoin qui est certain de vous avoir vu avec l’objet proscrit par la loi des Terres pures, le jourd’hier au crépuscule.

Elle fit un signe de la main au colosse de lui apporter la plume noire comme preuve. De façon lourdaude, il se souleva du plancher jusqu’à la tribune et la déposa devant elle, puis partit reprendre son poste.

Pendant un moment qui parut une éternité à PiBi, la Première magistrate observa la chose sans la toucher, puis elle rompit le silence qui régnait dans la salle. L’écho de ses propos insidieux se répercuta sur les pierres millénaires faisant tressaillir PiBi qui tremblait de la tête aux pieds.

—Alors… qu’attendez-vous pour nous dire le nom de l’ange qui porte ces plumes noires ainsi que ses intentions dans les Terres pures, commanda-t-elle tout en penchant son corps vers l’avant, les yeux exorbités, comme si elle s’apprêtait à ordonner la mort. Cherchant une réaction qui ne venait pas de la part de PiBi, elle frappa du plat de la main la surface devant elle.

—Je… je ne… sais pas, sursauta PiBi, la voix brisée par un sanglot.

Une larme descendit le long de sa joue. C’était un point de non-retour, elle connaissait déjà le verdict. La honte s’emparera de moi, pensa-t-elle. Jamais je ne m’en remettrai !

—Qu’on le fasse venir ! ordonna la magistrate.

Surprise, PiBi leva les yeux pour la regarder, ne comprenant pas à qui l’on faisait référence.

Au même moment, deux colosses descendaient les marches en tenant fermement un prisonnier. Ses cheveux couleur corbeau cachaient en partie le visage du détenu qui gardait la tête penchée. Une fois arrivé au milieu du parterre, l’un des géants le poussa, forçant l’inconnu à faire face à PiBi. Leurs yeux se croisèrent une fraction de seconde, mais assez longtemps pour que PiBi se sente défaillir. Impassible, il se redressa droit comme un pilier de pierre et détourna le regard. Son torse, dénudé jusqu’à la taille, saignait là où les deux sangles alaires étaient attachées autour de son corps, immobilisant non seulement ses longues ailes entièrement noires, mais ses bras musclés maintenus aussi par des menottes. Mais ce qui attirait le plus l’attention de PiBi, qui le détaillait de la tête aux pieds, était les symboles qui étaient marqués sur ses bras, le rendant encore plus mystérieux.

D’un regard froid et maîtrisé, il leva enfin le visage pour faire face à la magistrature. Intimidé, l’un d’eux baissa les yeux, feignant de l’ignorer tout en lissant sa toge sur ses genoux tandis que les deux autres observaient le prisonnier avec grand intérêt.

—Maintenant… dites-nous qui est cet ange des ténèbres ? continua la Première magistrate.

Éblouie par la beauté saisissante de l’inconnu, PiBi était envoûtée par cet ange mythique qui se tenait non loin d’elle. Elle ne pouvait détacher ses yeux de ce magnifique mystérieux personnage.

—Je m’adresse à vous, Plume Blanche, dit-elle d’une voix puissante qui fit sursauter de nouveau PiBi.

—Je ne…

—Parlez plus fort que l’on vous entende, intervint un préfet aux cheveux gris sous une perruque blanche un peu défraîchie.

—Je ne le connais pas, répondit-elle plus fort.

—Vous mentez ! J’en suis certaine !

—Non, je vous le jure. Laissez-moi vous expliquer.

—Qu’on les emprisonne jusqu’à ce que leur langue se délie, ordonna la Première magistrate.

 

Consternée, PiBi se débattit vivement tandis que l’autre prenait déjà la direction des cachots sans protester. Sans ménagement, ils furent conduits dans les bas-fonds de l’amphithéâtre. Les colosses enlevèrent leur sangle alaire et quittèrent les lieux, poussant l’angeresse aux ailes blanches dans une cage et l’ange aux ailes noires dans la geôle voisine. Ce dernier vérifia ses plaies laissées par les lanières de cuir, tachant de sang le bout de ses doigts.

PiBi resta plantée au milieu de la place, ne comprenant pas pourquoi on l’emprisonnait ainsi. Réfugié dans son mutisme, il marcha jusqu’au fond de sa cellule et s’assit le long d’un mur de pierres, les deux mains autour de ses genoux repliés. La tête penchée, il se mit à la railler doucement. Sidérée, PiBi l’entendit. Elle n’était pas d’humeur à rire.

—Parce que tu trouves la situation risible, peut-être ? dit-elle d’un ton offusqué.

Il s’arrêta, mais ne la regarda pas pour autant.

—Plume Blanche, hein ! C’est ton nom ?

—Oui, c’est mon nom, répondit-elle sèchement.

—C’est… très original.

—Pourquoi ?

—J’espère qu’vous avez pas l’même nom… sinon, ce s’rait difficile d’vous identifier. Vous avez tous des plumes blanches, après tout ! persista-t-il d’un ton amer.

Il se remit à rire doucement.

Elle sentit monter en elle une vague de chaleur. Les joues en feu, elle lui tourna le dos et alla s’asseoir dans le coin opposé pour ne plus le voir. Soudainement, elle ne le trouvait plus aussi séduisant.

—Odieux personnage, grogna-t-elle entre ses dents.

N’en pouvant plus, elle se releva et s’arrêta que lorsqu’elle atteignit la cloison grillagée qui séparait les deux prisons.

—Pourquoi ne pas avoir dit qu’on ne se connaît pas ? demanda-t-elle sèchement.

—T’aurais jamais dû prendre cette foutue plume ! répliqua-t-il du même ton.

—Je suis consciencieuse, je ramasse les déchets que je rencontre sur mon chemin… et tu ne réponds pas à ma question.

—Pfff ! fit-il pour toute réponse.

—Et puis, après tout, tu n’aurais jamais dû la perdre non plus, rétorqua-t-elle naïvement.

Il grommela des mots incompréhensibles.

—Que dis-tu ?

Il se leva et alla se planter devant elle à quelques pouces de distance, les barreaux rouillés les séparant.

—J’ai dit qu’elle t’était pas destinée.

Il était encore plus beau de près et elle craignit qu’il ne se rende compte de son trouble. Elle n’avait jamais été attirée par aucun ange avant ce jour. Mais, même avec sa drôle de façon de parler, il y avait en lui quelque chose d’intrigant et de totalement irrésistible.

Pour se protéger de cette attirance, elle recula pour s’éloigner de lui.

—Que veux-tu dire par là ? Que tu as déposé une plume à cet endroit pour qu’un autre ange la trouve ?

—J’en ai déjà trop dit, dit-il en se mettant à faire les cent pas comme un lion en cage.

—Qui ? demanda-t-elle. Qui devait la ramasser, si ce n’était pas moi ?

Il ne répondit pas.

—D’où viens-tu ?

Pour toute réponse il garda le silence.

—Pour l’amour du Ciel ! Ne vas-tu pas faire quelque chose pour me défendre ? Je ne suis qu’une victime là-dedans. Je n’y suis pour rien.

—Une victime ? s’écria-t-il, furieux.

Par réflexe, elle recula encore d’un pas, malgré la grille qui les séparait. Après tout, elle ne le connaissait pas et ne savait pas ce dont il était capable.

—Vous êtes tout sauf des victimes, vous, les anges des Terres pures, vociféra-t-il.

—Je ne… comprends… pas, balbutia-t-elle.

Il alla répliquer, mais voyant que dans les yeux de Plume Blanche sa naïveté faisait foi de son ignorance, il se calma.

—T’es probablement pas au courant. C’est p’t’être mieux comme ça.

—Au courant de quoi ? En outre, tu as un discours totalement incompréhensible, ajouta-t-elle impatiente.

Au milieu de la pièce, il pencha la tête pour réfléchir, ne tenant pas compte de sa dernière critique. Une part de lui était tentée de tout lui dire, mais l’autre partie se ravisa. Les enjeux étaient beaucoup trop importants pour qu’il se confie à un ange probe. Il regarda les symboles sur son bras droit, comme s’il les lisait, mais elle le sortit de sa rêverie.

—À cause de toi, je serai rétrogradée angillon.

Il leva la tête et se mit à rire sur son cas.

—Et voilà que tu te marres de moi une fois de plus.

Il se garda de répondre.

—Il n’y a rien de drôle, continua-t-elle pour sa défense. Je serai humiliée devant ma communauté. Personne ne me prendra au sérieux. C’était déjà assez que d’avoir des ailes trop courtes, il me faut maintenant subir plus encore. Cette fois-ci… je ne m’en remettrais pas, dit-elle pour elle-même.  

Il leva la tête et la détailla avec un regard étrange. Elle regrettait d’avoir attiré son attention sur elle. Elle lui fit front pour cacher ses ailes dans son dos.

—J’avais pas remarqué… désolé, dit-il doucement, en se retournant en signe de respect.

Au fond, il la trouvait mignonne, mais il ne pouvait pas se laisser attendrir par la candeur de la jeune angeresse. Il entendit un son étrange. Curieux, il tourna la tête pour voir ce qu’elle faisait. PiBi déchirait le bas de sa robe de lin en de grandes bandelettes. Elle s’avança vers la grille et lui fit signe d’approcher.

—Tu es blessé, lui dit-elle plus gentiment.

Comprenant ses intentions, il se soumit malgré tout à sa demande et se laissa soigner. Doucement, elle toucha les plaies les plus meurtries pour vérifier la profondeur des marques que les sangles avaient causées sur sa peau. Sentir ses doigts délicats le troubla énormément, mais trop concentré sur ce qu’elle faisait, elle ne s’en rendit pas compte. Avec des bandelettes, elle pansa son torse et son bras entaillés du mieux qu’elle le put.

 

—Merci ! dit-il un peu gêné d’avoir été cruelle avec elle depuis le début. J’suis désolé…

Préférant garder le silence, elle se dirigea au fond de sa cellule et s’enroula de ses courtes ailes pour se réchauffer et pour retrouver un peu de solitude.

Il fut tenté de la consoler, mais il en avait peut-être trop fait. Il respecta la distance qu’elle venait d’imposer entre eux et fit la même chose, à l’opposé de la pièce. Il entendit un son et écarta une aile pour écouter.

—Je ne connais pas ton nom, marmonna-t-elle.

Il réfléchit un moment. Dévoiler son identité n’avait plus d’importance maintenant et ça n’allait certainement pas changer sa situation présente. De toute façon, tout le portait à croire qu’il avait échoué sa mission.

—Je m’appelle Rami. J’suis enchanté de faire ta connaissance, Plume Blanche.

Le temps lui sembla une éternité avant qu’elle ne réponde enfin.

—PiBi. On m’appelle PiBi.

—Alors… PiBi ce sera ! conclut-il, en imitant son accent. Heureux de voir qu’elle avait baissé sa garde, il sourit.

Il ne le vit pas dans l’obscurité, mais elle lui sourit aussi.

S’extirpant avec peine d’un sommeil épais et confus, Rami percevait des bruits provenant de l’autre côté de la cage. Il se leva d’un bond quand il reconnut le son des boucles de métal des sangles alaires que l’on ajustait sur sa voisine de cellule. Empoignant le grillage à deux mains, il tenta de capter le regard de PiBi, pour se rassurer ou pour la rassurer.

—Où l’amenez-vous ? PiBi, regarde-moi.

Elle ne tourna pas la tête, car il aurait remarqué que des larmes inondaient son visage. Elle avait suffisamment honte sans en rajouter avec lui.

—PiBi ! N’crains rien. Tu verras, lui cria-t-il, tout ira bien !

À ces mots, elle sentit son cœur se déchirer. Elle se retourna pour lui répondre, mais l’un des colosses la tira brutalement vers le tunnel sombre, sans qu’elle eût le temps de lui prendre la main qu’il lui tendait désespérément.

 

Au même moment, un autre géant déverrouilla la porte de la cage de Rami et l’ouvrit en faisant protester les vieilles charnières de métal rouillé. Il aurait été facile pour lui de déjouer le colosse et s’enfuir, mais il préférait être amené près de Plume Blanche. Sa quête venait de changer puisque de toute évidence sa mission avait échoué. Il se plaça au milieu de la pièce, colla ses ailes et ses bras le long de son corps et se laissa sangler et menotter sans s’opposer. Il avait presque eu envie de les inciter à faire plus vite, mais il avait peur que l’ange au casque de métal ne fasse le contraire, ne serait-ce que pour l’embêter. Patience ! pensa-t-il. Patience, Rami !

Une fois cela terminé, le soldat resta immobile à côté de lui tout en le tenant fermement d’une main.

—Qu’est-ce qu’on attend ? demanda Rami, qui avait de plus en plus de difficulté à garder son calme.

Il n’eut comme réponse que l’écho d’un objet lourd que l’on faisait traîner sur la pierre provenant du fond du tunnel. Là, il commença à s’alarmer ! Qu’allait-on lui faire ? s’inquiéta-t-il en imaginant les pires sévices. Machinalement, il colla davantage ses ailes sur son corps pour les protéger. Il regarda ses symboles sur son bras et eut une soudaine envie de prier, mais il se retint quand il vit enfin arriver le deuxième colosse tirant derrière lui une chaîne avec à son bout un boulet de métal noir. Il n’en revenait tout simplement pas.

—Juste Ciel ! On s’croirait au moyen âge ! Vous êtes sérieux, là ! s’indigna-t-il, choqué par la situation qui allait de mal en pis.

L’autre se plaça tout près de lui et lui sourit de toutes ses dents jaunies.

—C’est vraiment pas nécessaire, ajouta Rami. J’vous jure que j’tenterai pas de fuir. Vous voyez bien, j’suis même conciliant ! J’vous rends la tâche facile !

Le colosse s’approcha plus près de son visage. Rami cessa de respirer pour ne pas sentir son haleine fétide.

—C’est pour t’enlever le goût de traverser le gouffre, répondit le colosse d’une voix caverneuse.

Rami fit une moue contrariée. Pour terminer, le géant attacha la chaîne au pied droit. Rami leva les yeux au plafond, dépassé par la situation. Il entendit un clic sonore et sentit le col de métal se fermer autour de sa botte.

—J’espère qu’vous êtes pas trop pressés, mes amis, car j’vais pas aller très vite avec ça.

L’autre colosse resté en arrière de lui le frappa derrière la tête pour le faire taire.

—Pas d’humour avec ça, marmonna Rami tout en esquivant le deuxième coup qui venait rapidement.

L’un des geôliers le poussa dans le dos pour qu’il avance, ce qu’il fit, mais lorsqu’il voulut faire un pas en avant, il dut puiser toute son énergie pour tirer l’énorme boulet sur les pierres humides. Le même son se répercutait sur les murs, faisant grimacer Rami, sachant que c’était lui qui en était maintenant la cause. Un pied après l’autre, il longea les tunnels éclairés par des flambeaux, traversant de part en part une montagne qui les menait au Colosseum. Une clameur furieuse et inquiétante commençait à se faire entendre. Après d’interminables minutes à se demander ce qui allait advenir de lui, ils arrivèrent enfin au faîte des gradins. Rami eut le vertige de découvrir l’amphithéâtre rempli à craquer. Il ne doutait aucunement que tous les occupants des Terres pures étaient présents. La foule était debout et exaltée, comme prête à bondir sur la proie. Le réalisant, il chercha des yeux PiBi et l’aperçut se tenant au centre du parterre, plus bas, fragile et légèrement chancelante. Des anges dans les estrades l’insultaient sans ménagement et lui lançaient toutes sortes de trucs qui tombaient autour d’elle.

PiBi tentait tant bien que mal d’esquiver les plus gros objets, mais une main habile provenant des gradins réussit à viser sa tête. Elle ne vit pas venir le gobelet en grès qui la frappa de plein fouet. Étourdie, elle dut mettre un genou par terre pour reprendre ses esprits, malgré tout, elle parvint à se redresser. Rami était rouge de colère. Il voulut accourir près d’elle pour la protéger, mais l’entrave de fonte noire attachée à sa cheville lui rappela son incapacité. De toutes ses forces, il tira plus fort pour descendre plus rapidement. Le colosse qui s’acharnait sur lui le poussa de nouveau et Rami perdit pied. Ne pouvant utiliser ses mains pour se stabiliser, il manqua quelques marches et se tint sur l’épaule d’un vieil ange qui le bouscula à son tour. Avec peine, il reprit son équilibre et continua sa descente périlleuse traînant le boulet qui tombait sur les dalles de pierre créant un concert lugubre. La foule le remarqua enfin. Même les fanatiques enragés s’arrêtèrent d’insulter PiBi. Des « Oh ! » et des « Ah ! » fusèrent de toute part. On n’avait jamais rien vu de tel au sein des Terres pures.

—Un ange aux ailes noires, murmurèrent quelques-uns qui étaient horrifiés.

PiBi leva la tête pour voir Rami descendre les gradins. Leurs regards se croisèrent, puis ses yeux se portèrent sur son pied enchaîné. Elle avait du mal à croire ce qu’elle voyait. Un boulet ! Ils sont allés jusqu’à ce point, pensa-t-elle. Se sentant impuissante, elle abandonna les larmes qu’elle retenait et elle s’écroula sur le sol. Le cœur de Rami se déchira en mille morceaux. Il aurait tant voulu pouvoir la libérer de cette situation, mais avouer aux magistrats les raisons de sa présence viendrait compromettre sa mission qui était trop importante.

Enfin arrivé au bas des marches, il tenta vainement de s’approcher d’elle, mais l’un des colosses attacha la chaîne à un anneau fixé au plancher. Rami s’arrêta net, à quelques pieds d’elle seulement.

—PiBi ! dit-il d’une voix brisée.

Elle pencha la tête et porta toute son attention sur le sol devant elle, attendant que les magistrats fassent leur entrée.

Portant un jabot de dentelle terne sur leur robe lugubre, les dix sénateurs et les cinq magistrats prirent place sur leur siège respectif. Seule, la Première magistrate resta debout. Elle porta un regard froid sur PiBi qui se relevait péniblement pour faire face à la sentence. D’un geste de la main, la magistrate fit taire l’assistance. Lorsque le silence fut revenu, elle plaça ses ailes de chaque côté de la chaise centrale et, une fois confortable, elle réajusta la perruque blanche sur sa chevelure clairsemée et redressa le buste bien droit pour s’adresser à l’assemblée.

—Illustres concitoyens des Terres pures, vous êtes tous ici rassemblés afin d’entendre les allégations criminelles qui sont portées contre Plume Blanche qui se tient devant vous. Après la lecture de la condamnation, l’ange, maintenant départi de son titre probe, endossera officiellement le titre « d’accusée ».

Sentant ses jambes défaillir, PiBi tenta de se maîtriser. Il ne me donne même pas une chance de m’expliquer, réalisa-t-elle, apeurée.

—Compte tenu des graves accusations portées contre elle, continua la Juge, l’accusée ne pourra plaider en sa faveur et n’aura droit à aucune défense pour sa cause, tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas fourni les informations que le tribunal lui ordonne.

Un écho de surprise traversa de toute part les estrades, faisant monter graduellement la tension. PiBi sentait le regard de détresse que Rami fixait sur elle, mais elle préférait ne pas le regarder.

—Puisque nous détenons la preuve irréfutable de sa culpabilité, soit par la possession d’une plume noire appartenant au principal suspect, le prisonnier ici présent, la cour s’accorde pour prendre la décision suivante…

PiBi connaissait déjà la sentence. Être rétrogradé angillon était la sanction la plus sévère au sein de la communauté des anges probes. Elle se devait de rester forte et de garder l’esprit clair, prête à accueillir sa malheureuse destinée.

—… l’accusée est donc condamnée au bannissement à vie, immédiat et irréversible des Terres pures et sera expulsée dès l’aube ce jourd’main, par le Gouffre de l’enfer vers les Terres mortes.

Horrifiée, PiBi leva la tête vers la tribune. Peut-être avait-elle mal compris les mots de la Première magistrate, mais celle-ci frappa son marteau sur le socle de bois, scellant définitivement le verdict, avant de quitter la salle. Tout cela n’avait pris que quelques minutes et avait réécrit à jamais sa destinée.

Cherchant à comprendre, PiBi se tourna enfin vers Rami. Réalisant ce qui venait d’être dit, il regardait à la fois PiBi et les préfets qui sortaient sans se retourner.

La consternation s’empara de la foule en entier après avoir entendu l’impitoyable sentence. Tous se mirent debout. Ils n’avaient jamais été témoins d’un revirement aussi spectaculaire qu’inattendu au sein d’une cour martiale.

Le tumulte indescriptible qui régnait autour de PiBi lui fit perdre la raison. Ses jambes plièrent sous le poids de la réalité et elle tomba sur ses genoux. Les larmes avaient cessé de couler. L’anéantissement prit la place de l’étonnement.

—Bannie ! Bannie des Terres pures ! se répéta-t-elle sans comprendre ce que tout cela signifiait réellement.

Le Gouffre de l’enfer. Il allait la jeter dans les Abîmes des ténèbres, les Terres mortes. Mais tout cela n’était que mythe et légende. Du moins, c’est ce qu’elle avait toujours cru. Tout ceci était donc vrai, sinon, pourquoi lui faire une aussi horrible farce.

Rami aurait voulu s’approcher d’elle, mais l’entrave l’empêchait de parcourir les quelques pieds qui les séparaient.

—PiBi. J’suis désolé, j’suis vraiment désolé. J’t’en supplie, pardonne-moi. J’te retrouverai. J’te l’jure, j’te trouverai, où que tu ailles.

Mais elle ne l’écoutait plus. Dans sa tête, elle était déjà morte, car vivre hors des Terres pures n’était pas une vie, où que celle-ci soit après l’aube… demain. Assise sur ses genoux, tremblante et totalement déconnectée de son environnement, elle n’entendait plus Rami qui l’appelait et cherchait son attention. Elle n’avait plus conscience des anges derrière elle qui lui scandaient des insultes, refusant de sortir des estrades. Ne ressentant plus rien, elle ferma les yeux et se laissa sombrer dans l’abîme de souffrance.

Croyant à tort qu’elle allait subir une rétrograde — ce qu’elle trouvait maintenant dérisoire comparativement au verdict qui était tombé la veille —, Plume Blanche ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Une boule s’était installée en permanence au creux de son estomac, l’empêchant de respirer calmement. Passant d’un sommeil tourmenté à une vigilance obsessive, elle choisit finalement de rester réveillée. Elle fouillait désespérément dans sa mémoire les histoires légendaires qu’on lui avait racontées lorsqu’elle était petite au sujet du gouffre, mais rien ne parvenait à lui insuffler un peu d’espoir.

Séparée de Rami depuis des heures, elle n’avait aucune idée où il était. Alors, assise dans un coin d’une autre cellule, quelque part dans les entrailles d’une montagne, elle attendait qu’on vienne la chercher pour être à tout jamais bannie des Terres pures. Sans la présence du mystérieux étranger, elle n’arrivait pas à faire de sens avec les événements des dernières heures et ne savait pas à quoi s’attendre pour ce qui était à venir. Elle avait tant de questions qu’elle aurait voulu lui poser. Finalement, son absence lui manquait peut-être plus qu’elle n’osait se l’avouer. Depuis que les colosses s’étaient emparés d’elle et l’avaient traînée hors de la salle du tribunal, elle n’avait plus eu de contact avec lui. Elle se demandait ce qu’ils allaient faire avec l’étranger compte tenu de son sort à elle. Était-ce de la tristesse qu’elle ressentait pour lui ? Non ! Je le déteste, voyons ! s’obligea-t-elle à croire. J’aurais préféré ne jamais le rencontrer ! Pourtant, elle ne pouvait qu’imaginer le châtiment qu’on allait lui faire subir simplement parce que ses ailes étaient noires. Elle n’en avait possédé qu’une seule et pour si peu de temps. Lui, il en avait des milliers et elles faisaient partie de son corps, de sa vie. C’était l’unique raison de tout cela. Les plumes noires ! Mais quelle était leur réelle signification ? Tout cela lui échappait. En quoi pouvait-elle être aussi menaçante ? Elle se le demandait sans cesse, ressassant encore et encore les mythes et les légendes du passé, regrettant de ne pas avoir porté plus d’attention à toutes ces histoires racontées dans les jardins secrets du palais. Laissée pour contre, parce que ces ailes étaient trop courtes, elle n’avait jamais eu beaucoup d’amis et avait été un ange solitaire toute sa vie, même lorsqu’elle était angillon.

Elle s’extirpa de ses pensées confuses, lorsque deux colosses entrèrent dans sa cellule au petit matin et l’amenèrent dans un long couloir sombre. En silence, ils marchèrent d’un bon pas suivant le rythme du cliquetis des clés suspendues au ceinturon du géant à sa droite. Elle réalisa qu’ils ne l’avaient pas sanglée et menottée cette fois-ci et cette perspective lui redonna un peu confiance. Peut-être avaient-ils changé leur verdict !

Après avoir parcouru d’interminables tunnels du palais, sans toutefois reconnaître l’endroit où ils l’amenaient, elle aperçut enfin une lueur tout au bout du trajet. Une sortie ! pensa-t-elle d’un optimisme mêlé de crainte et d’espoir. Arrivés à la fin du passage, ils s’arrêtèrent sur un promontoire abrupt dominant un paysage nouveau, dans un lieu dont elle ne connaissait même pas l’existence.

Éblouie par la lumière vive, elle mit sa main devant ses yeux.

—Où sommes-nous ? demanda-t-elle sans obtenir de réponse.

Plus loin dans le ciel, elle aperçut quatre anges portant une cage qui venait vers eux. Apeurée, elle recula quelques pas voulant s’enfuir vers l’intérieur de la montagne. C’était tout de même mieux que là où ils avaient l’intention de l’amener. Mais les colosses furent plus vites qu’elle et l’empoignèrent par les bras puis la soulevèrent de terre. À l’aide de ses ailes, elle tenta de leur nuire, mais elle ne réussit qu’à remuer la poussière autour d’eux.

 

La cage de métal rouillé accosta sur le bord de la corniche et se stabilisa entre ciel et terre. L’un des deux gardes l’ouvrit puis ils l’engouffrèrent de force dans l’espace clos. PiBi s’opposa fermement, mais elle ne faisait pas le poids contre eux. L’un d’eux la poussa vers le fond pour verrouiller la porte, puis il approcha son visage près des barreaux d’un air menaçant. PiBi recula le plus loin qu’elle put, mais le grillage entre elle et lui ne réussit pas à la rassurer.

—Amuse-toi bien dans les Terres mortes, lui dit-il de sa voix caverneuse avant de partir à sens inverse dans le tunnel sombre, le trousseau de clés cliquetant dans son énorme main. L’autre se mit à rire bêtement et le suivit d’un pas lourdaud.

Sachant maintenant ce qui allait lui arriver, elle empoigna fermement le grillage de sa nouvelle prison tout en regardant sous ses pieds le vide vertigineux.

—Laissez-moi sortir ! Vous n’avez pas le droit ! hurla-t-elle, espérant qu’une âme sensible à sa cause allait entendre ses supplications. Puis elle se ravisa de peur que l’un des géants ne revienne.

Sans qu’elle s’y attende, l’étroite volière décolla de l’escarpement et s’éleva plus haut dans les airs. Elle leva la tête et aperçut les quatre anges en vol qui la tiraient par de longues chaînes. Prenant de la vitesse, leurs battements d’ailes agitaient la cage par des mouvements saccadés de bas en haut, lui donnant la nausée. S’obligeant à regarder le paysage à travers ses larmes, elle vit apparaître le dôme doré du Palais de la justice, le Collosseum, l’Ange titulaire ainsi que la rotonde avec ses saules rouges qui rapetissaient à vue d’œil. Elle aperçut au loin la falaise devant le lac Ellia, à l’endroit où son nid était installé, et la rivière Neptune qui serpentait jusqu’au pied des montagnes de la cité. On ne lui avait même pas laissé le temps de prendre ses choses personnelles. Elle quittait ce monde sans souvenir, sans rien qui lui avait appartenu. Ses yeux revinrent se porter sur la rotonde, là où les angillons étaient attroupés autour d’un nouvel instructeur. Son cœur se déchira. Elle n’avait pu faire ses adieux à ses élèves. Comme si elle les appelait au secours, elle murmura leur nom à travers un voile de larmes… Jaz, Idaly, Mirandi, Yolanda…

 L’air entrait par les carreaux de métal faisant virevolter ses cheveux en bataille. D’un dernier espoir, elle s’agrippa aux barreaux de la porte pour qu’elle cède, mais sans résultat. Il lui était impossible de s’enfuir de quelconque façon. De toute manière, où irait-elle même si elle y parvenait ? réalisa-t-elle.

Dès que le monde des Terres pures disparut à l’horizon, elle se plaça de façon à voir où on l’amenait, mais rien ne lui laissait présager qu’elle allait reconnaître l’endroit, puisqu’elle n’était jamais allée si loin. Maintenant qu’elle y pensait, elle trouva cela bizarre qu’elle n’ait aucunement été tentée d’explorer les environs de la cité.

L’astre lumineux atteignait son apogée quand le décor changea drastiquement devant elle. Elle entendit les quatre anges au-dessus de sa tête murmurer une sorte d’incantation, puis un bourdonnement sourd s’approchait d’elle rapidement. Avant même qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait, elle passa à travers un étrange champ de force, comme si elle venait de traverser un mur invisible.

 

Soudainement, l’air autour d’elle devint plus froid et le paysage désertique se teinta d’une couleur grisâtre. Elle se tourna et vit l’imposante voûte translucide qui recouvrait les Terres pures comme une énorme bulle de savon. Elle n’avait jamais eu connaissance de cette protection. Une protection contre quoi au juste ? se demanda-t-elle fascinée par le spectacle qu’elle voyait rapetisser peu à peu.

Ils survolèrent pendant un moment ce paysage aride, jusqu’à ce qu’elle repère plus loin un rassemblement d’anges vêtus de robe noire.

—Les magistrats, dit-elle avec la peur au ventre. Pour l’amour du Ciel ! Je ne veux pas mourir !

Comme si c’était un signal, les quatre transporteurs commencèrent leur descente vers un large anneau de pierre entouré de colonnades, là où huit anges suprêmes se tenaient debout en cercle. Dépouillées de leur perruque blanche, leurs chevelures virevoltaient follement au-dessus de leur tête, offrant une scène presque loufoque. N’eût été la conséquence funeste qui l’attendait, PiBi en aurait bien ri, mais elle n’avait pas le cœur à se marrer.

 

La cage s’arrêta en plein vol, déstabilisant PiBi qui perdit l’équilibre et se cogna l’épaule sur un barreau. Elle massa celle-ci tout en lançant un regard mauvais vers les quatre opérateurs ailés, loin d’être préoccupés par sa sécurité ou son confort. La structure métallique se balança un moment au niveau des yeux des magistrats en transe sans s’en inquiéter outre mesure. Une fois stable, le quatuor amorça la descente au centre de l’anneau. Des prières étaient répétées, sans que PiBi ne puisse entende les mots qu’ils prononçaient comme une sorte d’incantation. Sur ses gardes, elle aperçut un mouvement et porta toute son attention sur le phénomène étrange qui se produisait sous ses pieds. Le sable tourbillonnait énergiquement jusqu’à former un vortex.

—Non ! Non ! Non ! Quoi que vous fassiez, je vous en supplie, ne le faites pas ! insista-t-elle sans réussir à attirer sur elle leur regard vide.

Tournant dans sa cage, tel un animal pris au piège, elle frappait les barreaux avec le plat de ses mains et les agrippait pour les briser, mais ceux-ci ne cédaient toujours pas. Soudainement, une tornade se forma dans les entrailles de la terre. Elle se mit à observer plus attentivement le phénomène, comme hypnotisée. Elle avait l’impression que le trou noir l’aspirait.

Les incantations s’amplifièrent et arrivèrent jusqu’aux oreilles de PiBi qui ne savait plus quoi faire pour se sauver de cette mauvaise posture. Mue par un dernier espoir, elle chercha leur attention, ce qui se produisit à son grand étonnement. L’un des magistrats avait arrêté les prières et la regardait d’un œil hagard. Elle vit qu’il tentait de lui dire quelque chose, mais elle n’entendait pas les paroles qu’il prononçait. Elle crut lire sur ses lèvres le mot « Rami », mais elle n’eut pas le temps de s’en assurer. Un son assourdissant lui fit fermer les yeux et mettre ses mains sur ses oreilles. Comme si ce bruit insupportable était un signal, le panneau grillagé sous ses pieds se déclencha et tomba en se balançant. Par réflexe ses ailes s’ouvrirent et se cognèrent sur les parois trop rapprochées, elle dut s’agripper aux barreaux pour ne pas être aspirée vers la fausse, mais le tourbillon du vortex était trop puissant.

—Aidez-moi, je vous en prie, dit-elle d’un dernier souffle,

—Je connais son nom maintenant, il me l’a dit, ajouta-t-elle espérant qu’il lui tende la main, mais déjà il ne lui portait plus attention et continuait à marmonner des paroles incompréhensibles, au même rythme que les Anges suprêmes qui n’avaient rien remarqué de leur bref échange.

Incapable de tenir plus longtemps, ses doigts lâchèrent un après l’autre. Impuissante, elle se laissa tomber dans le vortex sombre et sinistre, regardant s’éloigner au-dessus d’elle la cage qui, jusque-là, l’avait maintenue en vie.

 

La peur au ventre, elle cria à tue-tête. Se sentant aspiré dans l’œil du tourbillon, son corps semblait peser une tonne. Ses ailes tremblaient sous la pression de l’air, sa robe déjà en lambeau déchirait par le vent et ses cheveux l’empêchaient de voir en dessous. Elle manquait d’oxygène, car celui-ci, elle en était certaine, avait subitement changé. C’était peut-être ça la mort d’un ange. Elle ferma ses paupières mouillées de larmes, s’abandonna à son propre sort et tomba ce qui lui semblait être une chute lente et sans fin. Puis elle sentit des gouttelettes sur sa peau. Elle rouvrit les yeux et comprit qu’elle venait de traverser des nuages chargés d’eau. Le ciel ! réalisa-t-elle avec stupéfaction.

Elle eut un regain d’espoir, mais qui ne dura pas longtemps. Qui dit ciel, dit sol. Elle tenta de se retourner, mais ses ailes claquaient au vent. Elle n’arriva qu’à aggraver son cas. Son corps se mit à vriller plus vite et elle crut un instant qu’elle allait s’évanouir. Malgré le vent qui sifflait dans ses oreilles, elle entendit un grondement sourd, un son qu’elle ne connaissait pas. Le bruit incessant provenant d’une source d’eau, mais plus puissant encore que le murmure que faisait la rivière devant son nid. Des images de sa demeure lui revinrent avec tristesse.

Sachant que l’heure de sa mort était arrivée, elle lâcha prise, jusqu’à ce qu’elle frappe l’eau de plein fouet et s’engouffre dans les profondeurs de la mer

Fin de la première partie.

Partie 2 ici.