La Loi des Anges – Les ailes noires Troisième partie

Écrit et illustré

par

Nathalie Beauchamp

 

 

—Tu ne lui as pas dit, Rami, qu’il y a des hommes, des femmes et des enfants sur Arès !

—J’y arrivais, mais tu m’as pris d’court, dit-il avec un large sourire.

Heureux de voir la souveraine à la peau ambrée et à la chevelure bouclée et grisonnante, il se leva pour l’accueillir chaleureusement.

—Soit la bienv’nue chez moi, Reine Zaniah, dit-il en l’enlaçant amicalement.

—Zaniah f’ra l’affaire, voyons, le corrigea-t-elle. Tu me présentes ?

—Oui, bien entendu. Voici PiBi, en fait… Plume Blanche.

—Pas pour longtemps on dirait bien, ajouta Zaniah en regardant de la tête aux pieds PiBi qui était restée pantoise devant cette mystérieuse visiteuse.

—On dirait bien que tu lui as fait perdre le don de la parole avec toutes tes histoires. Pauvre petit ange.

—Zaniah ? finit par dire PiBi. Comme le Mont Zaniah, près du Palais de la justice ?

—Mmm… c’est intéressant ! Tu ne m’avais pas dit, Rami, qu’on avait nommé le Mont du Dôme doré en mon nom, dit-elle en lissant machinalement sa longue robe turquoise qui laissait entrevoir le bout de ses orteils recouverts de sandales tressées de fils d’or.

—J’suis pas resté assez longtemps pour faire le touriste sur les Terres pures. Désolé !

Fascinée par la prestance de l’angeresse qui se tenait au milieu de la pièce, PiBi remarqua les ailes de Zaniah.

—Vos ailes ! Elles sont…

—… grises, si c’est ce que tu voulais dire, compléta Zaniah. Mais… j’préfère dire qu’elles sont argentées.

PiBi, qui ne comprenait pas, se tourna vers Rami.

—Zaniah est… très âgée.

La Reine sourcilla à l’insinuation sur son âge. Il le remarqua et se reprit.

—J’veux dire qu’elle est la seule angeresse ayant vécu d’puis plusieurs millénaires.

PiBi pencha la tête pour regarder ses propres ailes qui se transformaient de jour en jour.

—Ne t’inquiète pas. Elles ne devraient pas devenir grises bien avant longtemps, répondit Zaniah à l’interrogation silencieuse de PiBi.

—Mais elles le deviendront, si… si je reste… ici. C’est bien ça ?

—C’est un dur choix, j’en conviens, continua la vieille angeresse, mais un choix que je ne regrette pas avoir fait. Et puis, ne trouves-tu pas qu’elles vont bien avec la couleur de mes cheveux ? dit-elle avec un sourire moqueur.

PiBi réalisa qu’il n’y avait pas si longtemps, elle se tourmentait parce que ses ailes étaient jugées beaucoup trop petites par sa communauté. Depuis qu’elle était tombée sur cette Terre, elle ne pouvait plus voler, ses ailes noircissaient exponentiellement, et un jour, elles allaient même devenir grises. À quoi d’autres devait-elle s’attendre ?

—Dans combien de temps ? demanda-t-elle, en appréhendant le pire.

Zaniah s’approcha et caressa la joue de la jeune angeresse.

—Tu auras le temps d’avoir des cheveux aussi gris que les miens avant que tes propres ailes ne changent à ce point. Et cela, seulement si tu vis aussi longtemps que moi. Et si je me fis à cette joue légèrement creuse, tu n’y parviendras pas.

Zaniah lança un regard de biais vers Rami, qui haussa des épaules en signe d’impuissance.

PiBi, qui n’avait rien perçu de leurs échanges silencieux, arracha une de ses plumes mouchetées de noir et l’observa un moment.

—Du blanc, au noir et du noir… au gris. Je n’aurais jamais cru cela possible.

—Bienvenue dans notre monde, mon ange, ajouta Zaniah avec compassion.

PiBi leva les yeux vers elle. Il émanait chez cette femme une chaude lumière céleste, telle une étoile lumineuse dans le firmament. Zaniah lui sourit, puis son visage changea lorsqu’elle s’approcha de Rami en croisant les bras devant elle et en le toisant d’un regard soupçonneux. Celui-ci déglutit avec peine, ne sachant pas à quoi s’attendre de sa souveraine.

—Comment as-tu réussi à te sauver des Terres pures ? lui demanda-t-elle

PiBi, qui la détaillait de la tête aux pieds, réalisa ce que Zaniah venait de dire. Tout comme elle, Rami avait été mis en cage après son verdict final. Du moins, c’est ce qu’elle avait cru. Que lui était-il arrivé après qu’ils avaient été séparés ? Elle n’en avait aucune idée. Ses pensées des derniers jours s’étaient concentrées sur son nouvel environnement. Soudainement, elle fut curieuse d’en savoir plus et porta toute son attention vers lui.

—Oh ! Assez facilement, j’dois avouer, répondit-il en banalisant la chose du revers de la main.

—Tes symboles ont donc bien fonctionné ?

—Mmmh ! Et l’incantation aussi, ajouta-t-il en hochant la tête.

PiBi regardait l’échange entre les deux, ne comprenant pas. Rami s’en aperçut et lui expliqua.

—J’ai amorcé mon passage de retour vers la Terre en enclenchant le mécanisme incantatoire des symboles sur mon bras, comme Zaniah me l’a appris.

Vêtu de vêtements à manche longue depuis qu’il l’avait ramené dans cette maison de pierres, PiBi avait oublié les symboles sur ses bras. Elle les avait remarqués lorsque les colosses l’avaient conduit devant le tribunal, torse nu. Elle se souvint encore de l’émotion qu’elle avait ressentie quand elle l’avait vu pour la première fois.

—Je ne suis pas certaine de comprendre, se reprit-elle en s’adressant à eux.

Pour toute réponse, il regarda Zaniah et attendit son accord qu’elle lui donna d’un léger hochement de tête. Rami chercha des yeux un espace suffisamment dégagé. Sachant ce qu’il allait arriver, Zaniah recula. Il se dirigea vers le salon et se plaça au centre d’un vieux tapis poussiéreux.

Puisant au plus profond de son être toute l’énergie nécessaire pour ce qu’il s’apprêtait à faire, Rami expulsa lentement l’air de ses poumons, enleva sa chemise qu’il laissa sur le divan, puis lissa ses cheveux pour qu’ils ne le gênent pas. PiBi baissa les yeux, intimidée par sa nudité, mais voyant que Rami se concentrait et commençait à prononcer une sorte de formule d’incantation, elle porta son attention sur le sol qu’il lui avait semblé voir bougés. Plongé dans une transe hypnotique, Rami marmonna maintenant des mots inintelligibles. Par des gestes répétitifs, il déplaça lentement ses bras dans l’espace autour de lui et mit ses mains devant lui, telles des ailes grandes ouvertes. C’est à ce moment que le sol vibra sous ses pieds, faisant onduler le tapis et le plancher de bois acajou. Une lueur bleutée l’enveloppa et baigna les meubles et les murs du salon. Comme si cela avait déclenché une mécanique complexe et surnaturelle à l’intérieur de sa chaire, les tatouages tribaux peints sur ses bras musclés et bronzés se mirent à glisser comme des serpents, tout en décrivant un ordre précis, jusqu’à ce que les pièces s’imbriquent les unes dans les autres et forment trois anneaux parallèles entourant ses poignets. La lueur bleue s’accentua et un léger son cristallin se fit entendre quand ceux-ci s’enclenchèrent et devinrent lumineux.

Se rappelant son expérience désagréable, Pibi recula lorsqu’elle vit apparaître un tourbillon pareil au Gouffre de l’enfer. Même s’il était cent fois plus petit, il était tout aussi puissant et lui laissait supposer qu’il avait les mêmes facultés que celui dans les Terres pures, à savoir le déplacement d’un endroit vers un autre.

Avant qu’il ne soit aspiré par celui-ci, il arrêta ses incantations par la force de la pensée. Le sol reprit son état normal, la poussière retomba et les symboles sur ses bras glissèrent à leur emplacement d’origine comme si rien ne s’était passé.

Estomaquée, PiBi regardait Rami avec consternation. Tout était soudainement clair. Elle sentit monter en elle un frisson de colère qu’elle ne put contenir plus longtemps.

—Parce que tout ce temps, tu aurais pu t’en aller, quand tu étais dans la cellule, enfermé dans les sous-sols du Palais ?

—C’est pourtant c’que… j’ai fait, PiBi. Il la regarda sans vraiment comprendre ce virement de situation.

Zaniah les observa en silence, préférant se mettre à l’écart.

—Et cela même avant que l’on nous emprisonne, toi et moi. Tu aurais pu partir ? continua PiBi qui ne changeait pas de ton.

—Euh… oui, j’aurai pu…

—Tu aurais pu disparaître avant d’être amené devant le tribunal aussi ?

Il arrêta de respirer. Il ne comprit que trop tard l’impair qu’il venait de commettre. S’il n’avait pas été capturé, PiBi ne serait pas là en ce moment et, sans s’en rendre compte, il lui avait dévoilé son implication indirecte dans l’exil forcé de Pibi des Terres pures.

Elle fit un pas vers lui et plongea un regard rempli de colère dans le sien, attendant une réponse qui n’arrivait pas. Résistant difficilement à cet affront non verbal, il déglutit péniblement. 

Les poings fermés, PiBi tourna les talons, sortit par la porte restée grande ouverte et prit le chemin vers la côte, cherchant un endroit solitaire pour passer sa rage et sa frustration contenues durant les derniers jours.

Rami leva les yeux vers Zaniah pour y trouver un peu de réconfort. Il attrapa sa chemise et l’enfila, puis fit quelques pas pour rejoindre Pibi, mais la Reine l’en empêcha.

—Laisse-la. Elle reviendra.

Il la suivit du regard un moment jusqu’à ce qu’elle disparaisse de sa vision embrouillée par des larmes retenues, puis il laissa ses épaules se détendre dans l’abandon et le désarroi. Comment allait-il lui expliquer qu’il n’avait pas eu le choix ?

—J’suis désolée, Rami. Je n’aurai peut-être pas dû poser cette question. Si j’avais su que cela allait te mettre dans une telle position. 

Il avala de travers. Une larme tenta de mouiller sa joue, mais son parcours fut arrêté promptement. Il n’allait pas montrer sa faiblesse devant la Reine.

—Je crois qu’il te faudra tout lui dire maintenant. Tu ne peux plus reculer, mon arrière-arrière-arrière-petit-fils adoré, dit-elle pour le faire sourire. Elle y arriva presque.

—Rami ?

Il la regarda, mais son regard faisait peine à voir. Elle lui posa tout de même la question.

—Pourquoi Plume Blanche est-elle sur Terre ? Que s’est-il passé là-bas pour qu’tout ceci la mette à ce point en colère ?

Il chercha PiBi des yeux un moment, espérant la voir revenir sur le chemin de gravier, mais elle était déjà loin.  

—Par ma faute, grand-mère. Par ma foutue faute.

Zaniah avait préféré partir, voyant qu’elle n’avait plus l’attention de Rami comme elle l’aurait souhaité. Elle avait tout de même fait ce qu’elle était venue faire. Lui parler. Il l’avait écouté d’une oreille et avait hoché la tête quelquefois tout en gardant les yeux rivés sur la porte, espérant voir celle-ci s’ouvrir sur une Pibi repentissante.

Que s’était-il passé là-bas, dans les Terres pures ? La Reine des Ailes noires l’ignorait, mais le lien qui les unissait était indéniable et cela l’inquiétait. Cela dit, elle lui avait toujours fait confiance et ne voyait pas l’intérêt de l’empêcher de partir à la recherche de la jeune angeresse. C’est lorsque le soleil commençait à se cacher derrière l’horizon qu’elle s’était finalement levée du tabouret que Pibi avait occupé quelques heures plus tôt, avait déposé un baiser affectueux sur la tête de son petit-fils, une main réconfortante sur son épaule et était sortie sans rien ajouter de plus.

Toujours assis à la table de cuisine dans la noirceur, il réalisa bien plus tard que la Reine l’avait laissé à ses sombres pensées. Voyant que Pibi ne revenait pas et que l’obscurité les enveloppait discrètement, il se décida enfin à partir à sa recherche. Après tout, elle était à pied et ne pouvait pas être allée bien loin. Néanmoins, il était inquiet de ne pas la voir revenir.

Ne parvenant pas à la localiser autour de la maison, il survola les alentours pendant plus d’une heure sans voir aucune trace d’elle, prêt à céder à la panique. Une seule pensée lui revenait sans arrêt, qu’elle n’ait fait quelque chose d’irréparable. Elle a besoin d’moi ! Elle peut pas survivre sans moi ! pensa-t-il en déployant plus d’effort pour la retrouver avant que la nuit ne tombe vraiment. La forêt qui les entourait abritait des prédateurs que Pibi ne pourrait jamais imaginer faire face. Un ange cloué au sol est comme un oisillon tombé de son nid, à la merci de bêtes avides de sang.

Il aperçut enfin ce qui lui semblait être la lueur d’un feu de camp, sur le bord d’une plage. Reconnaissant l’endroit, un ancien parc de ferraille, il plongea à vive allure pour aller la rejoindre. Il mit pied à terre devant un foyer improvisé et, sans le vouloir, il fit tourbillonner les flammes rougeoyantes autour d’eux.

—Jésus, Marie, Joseph ! s’exclama-t-elle en sursautant. C’était vraiment nécessaire d’arriver de cette façon, Rami ?

À quoi pensais-tu d’nous quitter comme ça, s’en savoir où tu allais ? répliqua-t-il sans prendre le temps de s’excuser de lui avoir fait peur.

Nous sommes sur une île, grand nigaud. Où veux-tu que j’aille ? Je n’ai aucune intention de partir à la nage, même si c’est tout ce qu’il me reste… mes bras et mes pieds. Il n’y a plus rien à foutre avec ces foutues ailes de…

Furieuse, elle lança un bout de bois dans les flammes. Des milliers d’étincelles se jetèrent sur lui pour l’assaillir.

Il n’eut le temps que de protéger son visage des tisons et calmer sa propre colère qui grondait au fond de ses entrailles. Ce qu’elle pouvait avoir un tempérament explosif, pensa-t-il. Mais comment pouvait-il lui en vouloir ?

Ce n’était pas la première fois qu’elle perdait son sang-froid devant lui, mais jusqu’à maintenant, il ne l’avait jamais entendu blasphémer. L’heure était sans nul doute très grave. Pendant un long moment à regarder les insaisissables étincelles s’envoler vers la voûte céleste, il chercha un moyen de calmer la fureur de la jeune fille, et la sienne, mais tout ce qu’il trouva à dire c’est…

—Tu… connais vraiment Jésus, Marie et Joseph ? demanda-t-il curieux, en se grattant la joue où renaissait déjà une barbe noir corbeau.

Elle leva les yeux pour le regarder d’un air ébahi et laissa un soupir résigné s’échapper de ses poumons. Elle avait peut-être poussé la note un peu trop loin et regrettait son geste qui l’avait peut-être blessé même s’il n’osait l’avouer.

—Non, je n’ai aucune idée de ce dont il s’agit, dit-elle d’un ton légèrement plus calme. Quand j’étais… angillon, mon instructeur répétait toujours ces mots lorsqu’il était en colère contre nous.

—Ah ! fit-il simplement, préférant ne pas s’aventurer plus loin dans des explications sur la théologie chrétienne ? Elle aurait bien le temps de comprendre le véritable rôle de ces trois mythiques personnages dans la genèse humaine.

—J’peux… m’asseoir, dit-il plus gentiment.

—Je suppose que oui, même s’il y a plein d’endroits sur LA TERRE où tu pourrais aller t’installer. Après tout, nous ne sommes pas beaucoup dans les environs, répondit-elle d’un ton acerbe.

Il resta debout, de l’autre côté du foyer, préférant garder ses distances encore un peu.

—C’est un coin plutôt inusité pour faire un feu d’camp ! dit-il pour lui-même en regardant autour d’eux le cimetière de voitures et la bagnole rose rouillée sur laquelle Pibi était assise.

—Pourquoi ne pas en venir au fait ? Mmmh ! Pourquoi es-tu ici, Rami ?

Ne pouvant plus reculer, il pencha la tête. Il devait tout lui dire.

—J’suis ici parce que j’te dois des explications, dit-il en se cherchant quelque chose qui lui servirait de siège.

Elle leva enfin les yeux pour l’observer à travers les flammes.

—J’sais, c’est ma faute si t’es coincé sur la Terre, dit-il en abandonnant l’idée de s’asseoir. Mais j’avais deux bonnes raisons d’faire c’que j’ai fait dans les Terres pures.

Elle garda le silence tout en maintenant un regard inquisiteur sur lui. Malgré tout, il prit cela comme une invitation et continua.

—Zaniah m’avait donné une mission. Il m’fallait entrer en contact avec un magistrat…

Elle le regarda de biais, ne sachant pas si elle devait lui faire confiance. Après tout, n’était-ce pas grâce à la haute magistrature qu’elle était dans cette pénible situation ?

—Siméon, pour être plus précis, dit-il constatant la méfiance de Pibi à son égard.

—Siméon ?

—Il fait partie des cinq Grands Magistrats.

Sur la défensive, elle se redressa, malgré tout, intéressée par ce qu’il venait de lui dire. Le souvenir des magistrats en transe autour de l’anneau du gouffre refit surface. Aucun d’eux n’était venu à son secours, à l’exception d’un seul ange qui l’avait regardé et avait tenté de lui dire quelque chose qu’elle n’avait pas réussi à comprendre. Était-ce le Siméon dont il lui parlait ? Une moue de dégoût se dessina au coin de ses lèvres tremblantes. Rami le remarqua, mais continua. Il devait tout lui dire, du moins presque tout.

—Siméon est l’un des Anges suprêmes qui était en désaccord avec les règles du nouveau Dogme. Il y a plus de deux millénaires de c’la, y a eu une guerre sanglante dans les Terres pures, entre les anges des deux clans : les adeptes d’l’ancienne loi Égide et ceux du nouveau Dogme établi. Après qu’ce régime autoritaire ait remporté la bataille, les magistrats ont banni tous les prisonniers qui avaient un lien avec l’ancienne république pour les envoyer sur la Terre à travers le Gouffre d’l’enfer.

PiBi n’avait connu que les Terres pures et jusqu’à son bannissement, elle n’avait jamais remis en doute les idéologies dogmatiques édictées par la magistrature détenant le pouvoir suprême. Mais ce qui s’était produit dans le tribunal, il y avait quelques jours, et ce qui lui était arrivé par la suite, tout cela avait ébranlé sa confiance et ses convictions envers la magistrature.

—Une grande partie des prisonniers ont survécu au passage du Gouffre d’l’enfer, poursuivit-il. Certains ont été plus chanceux et ont réussi, comme toi, à r’joindre le rivage, tandis qu’d’autres se sont noyés dans une mer déchaînée.

Un frisson parcourut la colonne vertébrale de PiBi. Rami s’approcha d’elle et l’enveloppa de son aile pour la réchauffer.

—Tu n’es pas pardonné pour autant, lui dit-elle en sentant la chaleur de Rami tout près d’elle.

—J’sais. Est-ce que j’peux tout de même m’asseoir ici à côté d’toi ?

Elle hésita, mais acquiesça malgré tout et lui fit une place sur le capot de la voiture teinté d’une douce lumière lunaire.

—Que s’est-il passé par la suite ? dit-elle, voulant en savoir plus.

—C’est là qu’ils ont fermé la porte entre les deux mondes et ont provoqué la Grande déchirure.

—La Grande déchirure ? répéta-t-elle intriguée.

—Ouais… C’est c’qui a rendu la communication impossible entre les anges et les humains. Les Anges se sont donc isolés aux quatre coins d’la planète. Impuissants face à cette irréversible scission, ils ne pouvaient plus faire c’qu’ils étaient destinés à accomplir ici. Siméon n’a jamais accepté d’abandonner les humains à leur propre sort. Or, y a environ un an, ses convictions ont atteint les oreilles des Anges de la Terre, leur permettant d’entrevoir une lueur d’espoir. Il a fait mine basse pendant un certain temps, attendant le bon moment pour prendre position au sein des magistraux, mais c’jour n’arrivait pas. Zaniah m’a donc chargé d’une mission, celle d’entrer en contact avec lui. C’est dans cette… fâcheuse circonstance que nous nous sommes rencontrés, toi et moi.

PiBi fixa les flammes sans vraiment les voir. Une part d’elle était encore fâchée, mais une autre part n’en était plus aussi sûre. Elle commençait à comprendre un peu plus la présence de Rami dans les Terres pures.

—Des conflits sanglants chez les humains ont eu lieu après la Grande déchirure, poursuivit-il, mais, au fil du temps, ils durent combattre un adversaire plus coriace : l’extinction massive d’la race humaine. Ceux qui y survécurent décidèrent de partir à la conquête d’une deuxième Terre d’accueil, laissant derrière eux les anges désœuvrés.

—Arès !

—Mmmh ! dit-il en hochant la tête.

Ils gardèrent le silence pendant un court instant, écoutant vaguement le bruit des tisons qui crépitaient contre la jante d’une roue de métal rouillée, puis, pensant à ce qu’il venait de lui dire, elle le questionna davantage.

—Et toi ? demanda-t-elle, en lui jetant un coup d’œil. Comment t’es-tu retrouvé sur la Terre ? As-tu déjà vécu dans les Terres pures ?

—Non. En fait, j’suis natif d’ici. Je suis un ange terrestre.

Elle se tourna pour le regarder. Elle n’aurait jamais cru cela possible.

—D’ailleurs, j’suis l’premier qui est né avec des ailes noires et d’naissance naturelle, dit-il fièrement. Nous ne sommes pas capables de créer des angillons comme dans les Terres pures. Alors, la technique des humains reste… la meilleure, dit-il en rougissant. Elle le remarqua, mais n’en fit pas de cas. Elle ne connaissait que la façon des Terres pures, la couveuse des angelots, une fois tous les dix mille jours.

—Quel âge as-tu, si ce n’est… pas trop indiscret ? lui demanda-t-elle.

—J’ai trois cent trente-deux ans.

Elle le vit sous un œil différent. Il en profita pour plonger ses yeux dans les siens. À la lueur des flammes, elle y vit une lumière tirant sur le violet. Sa bouche sensuelle appelait en elle des émotions qu’elle ne croyait pas possibles et certainement pas dans la condition actuelle.

Intimidée par son indicible beauté, elle reporta son regard devant elle. Pour faire tomber le malaise qui s’était installé entre eux, elle redirigea la conversation.

—Un peu plus tôt, tu m’as mentionné qu’il y avait deux raisons pour lesquelles tu…

—… que j’t’ai pas défendue devant le tribunal ? Ouais, en fait, la première est que Zaniah m’avait envoyé en mission.

—Cela, je le sais déjà, mais tu ne m’as toujours pas dit qu’elle était cette mission.

—Eh bien, j’devais remettre un message à Siméon. La plume noire était une façon d’entrer en communication avec lui.

—La plume lui était destinée, alors ! comprit-elle.

—Il longe tous les jours la rivière Neptune, près du Grand Lac Éllia. J’ai donc cru que d’cette façon j’allais attirer son attention, qu’il comprendrait qu’un ange de la Terre tentait d’communiquer avec lui. Mais… j’ai jamais pensé qu’un autre ange l’aurait vu avant lui.

Elle resta silencieuse. Les événements lui laissaient encore un goût amer et elle ne voulait pas succomber aux charmes de cet être fascinant assis à ses côtés. Pour reprendre ses esprits, elle plaça une boucle rouge sombre derrière son oreille et continua son interrogation.

—Quel était ce message ?

Il pencha la tête et appuya ses coudes sur ses genoux, faisant tomber ses cheveux devant ses yeux. Elle ne put s’empêcher d’observer les traits parfaits de son nez, la courbe de sa mâchoire et son cou qu’elle devinait entre les mèches noires et que sa bouche appelait. Machinalement, elle se mordit la lèvre inférieure et sentit monter en elle une émotion qu’elle ne comprenait pas. C’est assurément les braises du foyer qui sont trop chaudes, pensa-t-elle.

Elle s’obligea à se ressaisir lorsqu’il répondit à sa question.

—J’peux pas en divulguer le cont’nu. Seule, Zaniah peut l’faire, dit-il.

Tous ces secrets pesaient lourd sur les nerfs de PiBi. Elle soupira puis continua son interrogatoire espérant en savoir un peu plus.

—Quelle était la deuxième raison ?

Il tourna la tête vers elle, puis se souvint pourquoi il ne s’était pas enfui comme il aurait dû le faire quand il était prisonnier. Il se pencha, prit quelques bouts de bois traînant à leurs pieds et pour retarder le moment, il les jeta un après l’autre dans le feu.

—Encore Zaniah ? dit-elle.

—Non. Zaniah n’y est pour rien.

—Alors… ?

—Toi.

—Quoi, moi ?

—C’est toi, la deuxième raison.

—Tu devras être plus claire, car je n’y comprends rien, Rami.

—J’étais incapable de t’abandonner cette nuit-là, toute seule, dans cette cage humide. Voilà pourquoi !

Bouche bée, elle le regarda sans rien dire.

—Oh… j’ai bien failli, en revanche. C’que tu pouvais être casse-pied. Mais j’ai eu pitié de toi. Tu ne méritais pas d’être emprisonnée. Et le lendemain, je…

—Tu aurais pu partir ce matin-là, dit-elle, curieuse de sa réponse.

—Quand j’les ai vus t’mettre des sangles alaires, comme si t’étais la pire des criminels, je voulais qu’une chose, te suivre, là où ils t’amenaient. La veille, t’arrêtais pas de geindre qu’ils allaient de rétrograder angillon. Mais à la vue des sangles, j’ai compris que ça n’allait pas s’passer comme tu l’avais prévues. J’étais loin d’m’imaginer qu’ils iraient jusqu’à t’bannir des Terres pures. Ça demeure toujours un mystère pour moi.

—Alors… c’est pour moi que tu es resté ?

—Après l’verdict, on nous a séparés et j’savais pas où ils t’avaient placée et à quel moment ils allaient faire la cérémonie du bannissement au Gouffre d’l’enfer. Après avoir harcelé les colosses, y en a un qui m’a finalement dit qu’on t’avait amenée au gouffre le matin très tôt. J’ai attendu d’être seul et j’ai uni les anneaux pour ouvrir mon passage vers la Terre. Une fois ici, j’t’ai cherché sans r’lâche, jusqu’à ce que j’te retrouve sur une route désertique. Tu peux pas imaginer à quel point j’étais heureux de t’avoir trouvé saine et sauve.

—Je sais… tu me l’as dit.

PiBi réalisa qu’aucun être ne lui avait porté autant d’attention auparavant. Elle croyait en la sincérité de ses propos et cela lui faisait peur. Pour dissiper sa gêne, elle lança à la blague :

—J’aurais aimé voir la tête des trois colosses quand ils ont constaté que tu t’étais évadé de ta prison.

 Les deux pouffèrent de rire.

—Ah ! Ça tu peux l’dire. La masse d’leur cerveau n’équivalait pas l’poids d’leurs muscles, dit-il, riant à gorge déployée.

—J’ai des angillons qui sont plus intelligents qu’eux, dit-elle. J’avais… des angillons, je veux dire, se corrigea-t-elle, en redevenant sérieuse.

Rami vit la tristesse qui s’était soudainement emparée d’elle.

—Il pourrait en être autrement, ajouta-t-il pour lui donner un brin d’espoir.

—Explique-moi ?

—Nous pourrions aller chercher les angillons et les amener ici, pour nous aider à rebâtir c’monde.

—Tu n’es tout de même pas sérieux ?

—Oui, en fait… c’est le message que j’suis allé porter à Siméon, dit-il en réalisant trop tard qu’il venait de dévoiler ce qu’il ne devait dire à aucune âme.

Elle le regarda avec crainte et se leva d’un bond, foudroyée par ces paroles lourdes de conséquences.

—Vous ne pouvez pas faire ça !

—Pourquoi pas ? demanda-t-il, ne comprenant pas ce revirement de situation.

—Nous ne pouvons pas les sortir d’un lieu d’apprentissage. Ils ne comprendraient pas. Ici, ils ne survivraient pas une heure. Je n’arrive même pas à faire un sens à ce que je fais sur cette Terre. Et vous voudriez les arracher à leur nid, à leur sécurité ? Je ne suis pas d’accord. C’est une très mauvaise idée, très très mauvaise idée.

—C’est la raison pour laquelle tu es là. Parce que tu les connais et qu’ils te font confiance.

—Ah ! Voilà que les secrets tombent enfin, dit-elle. Et dire que j’y avais presque cru.

—Cru quoi ? il se leva, lui aussi, pour lui faire face, légèrement piqué au vif.

—Que tu avais de la compassion pour moi, que même… qu’il y avait peut-être quelque chose… entre toi et moi. Ce que je peux être stupide et naïve !

Pantois, il resta là à la regarder, sans savoir quoi répondre à cette surprenante déclaration. Les poings fermés et aveuglée par la colère, elle ne réfléchit pas avant de prendre son envol. Donnant de grands coups inutiles dans les airs, elle réussit malgré tout à se soulever de terre, mais elle n’avait pas fait quelques portées d’ailes qu’elle alla s’écraser de tout son long sur la tôle froissée d’une vieille carcasse de limousine. Sonnée, elle tenta de retrouver ses repères. Une douleur vive à son épaule et ses côtes encore fragiles lui arracha un cri mêlé de frustration et d’impuissance.

D’un bond, il sauta sur le toit de la voiture et se pencha au-dessus d’elle.

—T’as vraiment une tête de mule, Pibi !

Sans avoir le temps de répliquer, il la prit dans ses bras et partit en direction de la maison de pierres, tout en gardant le silence, fâché qu’elle ne comprenne pas leurs louables intentions.

Elle s’agrippa à lui, cachant au creux de son épaule ses larmes qui coulaient malgré elle.

Depuis le départ de Zaniah, les jours passèrent sans beaucoup d’échanges entre les deux. Ils se levaient, mangeaient et vaquaient à certaines occupations, chacun de leur côté. Ne lui adressant plus la parole, elle cherchait à se distancer de lui et à fuir la vérité. Elle n’arrivait pas à se faire à l’idée qu’elle allait rester coincée sur cette foutue planète en ruine comme elle se plaisait à se le répéter.

Clouée au sol, un bras enveloppé d’un vieux foulard lui servant d’écharpe à cause de son dernier atterrissage en catastrophe, elle devenait de plus en plus irascible et son attitude pesait lourd sur les nerfs de Rami, pour qui la patience avait aussi ses limites. Depuis leur dispute, il n’avait pas été question de lui montrer comment voler, car il avait peur qu’elle ne parte loin de lui et ne l’abandonne.

Un matin, assis l’un en face de l’autre, dans un mutisme mutuel qu’il ne pouvait plus supporter, il décida pourtant qu’il était temps de lui donner quelques leçons de vol. Les yeux de PiBi devinrent grands quand il lui suggéra de commencer l’entraînement. Soudain, elle sentit un regain la submerger. Elle hocha la tête de contentement. Il ne pouvait pas la retenir plus longtemps. Il s’était donc fait à l’idée qu’elle allait s’en aller dès qu’elle en aurait la possibilité.

Après avoir mangé, il la prit dans ses bras, puis vola jusqu’à la mer, sur le promontoire d’une falaise abrupte. Il la déposa sur l’herbe haute. Le vent chaud était parfait pour l’entraînement et le soleil était à son zénith.

PiBi s’approcha plus près du bord pour estimer la hauteur.

—C’est un peu haut pour le premier saut, tu ne trouves pas ? lui dit-elle en maintenant une distance rassurante entre elle et le vide.

—C’est effectivement très haut… pour un humain. Tu te ramollis, PiBi. Ça fait trop longtemps que t’as pas volé de tes propres ailes et nous allons y remédier dès maintenant.

Excitée par la pensée de voler de nouveau, elle combattait à la fois la fébrilité et le sentiment de vertige qui l’habitaient depuis ses multiples tentatives ratées. Une force, encore incompréhensible pour elle, la retenait au sol.

—Première leçon. Tu dois oublier TOUT c’que t’as appris dans les Terres pures. Là-bas, l’air n’est pas un facteur pour t’permettre de voler. Ton poids n’équivaut pas à celui que t’as sur Terre. Ici, tout est plus lourd, du fait d’la gravité. Mais, j’crois que t’avais déjà compris cette notion.

Même si elle ne portait plus l’atèle, elle frotta son épaule droite encore endolorie par le dernier atterrissage raté. Il lui sourit.

—Tout est une question d’courant d’air chaud et froid. C’est c’qui t’permet d’voler et c’est c’qui permet à un oiseau d’voler, dit-il en pointant une hirondelle de mer qui planait au-dessus des vagues, juste avant d’effectuer un plongeon spectaculaire en direction d’un poisson.

Elle hocha la tête en signe de compréhension, tout en observant l’oiseau. La silhouette gracile aux ailes teintées de gris lui rappela Zaniah et ses ailes totalement grises. Perdue dans ses pensées, elle revint à la réalité pour entendre ce qu’il lui disait.

—… mais l’air exerce une pression qui va dans toutes les directions, tu m’écoutes, oui ?

—Oui ! Bien sûr, instructeur ! répondit-elle d’un air sérieux. Continu, je t’en prie, c’est très intéressant, l’air… qui exerce… une pression…

—Mmmh ! Donc… quand tu planes, il t’suffit d’pratiquer une légère poussée d’un côté ou de l’autre pour obtenir un mouvement ou une direction.

Elle se rappela les angillons lorsqu’ils ne l’écoutaient pas et se souvint de sa dernière rencontre avec eux quand elle leur avait fait son propre enseignement sur le vent. Vent, que maintenant elle s’en rendait bien compte, était totalement inexistant. Il était préférable d’être attentive, car si Rami décidait de se mettre à tournoyer dans les airs, ceci mettrait fin rapidement à sa première leçon de vol. Elle jeta un œil furtif vers le bord escarpé de la falaise et eut un léger frisson. Concentre-toi, PiBi ! Concentre-toi ! se reprit-elle.

—… et lorsque t’ouvres tes ailes, l’air agit et t’aspire vers le haut, lui montra-t-il avec ses ailes noires aux reflets irisés par le soleil. Tu dois donc utiliser cette force et la comprendre. Tu peux aussi créer une résistance avec tes ailes pour te ralentir et te stabiliser. Tiens, regarde le mouvement dans les ailes d’l’oiseau qui plane là-bas.

La sterne au bec rouge était ressortie de l’eau sans son dîner. Avec patience, l’oiseau se laissait flotter en suspension contre le vent venant de l’est, choisissant par moment de descendre ou de monter ou de se déplacer dans l’air d’une simple inclinaison. PiBi enviait presque l’oiseau agile, à l’exception de la pêche au poisson.

—Le sol ou la surface d’eau chauffée par le soleil réchauffe l’air qui s’gonfle et s’élève, continua-t-il. Ça crée un mouvement allant vers le haut, c’est ce qu’on appelle un vent ascendant. Y a aussi des masses d’air qui font l’contraire. Pour gagner d’l’altitude, l’oiseau utilisera les vents chauds.

—Oui, je vois, dit-elle, soudainement intéressée par ce qu’il venait de dire.

—Deuxième leçon : Tes muscles.

—Mes muscles ? répéta-t-elle, intriguée.

—Ils sont un facteur important que tu d’vras développer avec le temps, car ils sont atrophiés.

—Ils sont quoi ?

—Sur les Terres pures, t’as besoin que d’un p’tit coup d’aile pour t’élever très haut. Là-bas, on jouit d’un état qui s’rapproche de l’apesanteur. Ici, on est asservi par l’attraction terrestre. Tu dois alors te propulser avec tes pieds, tes jambes et ton corps, en utilisant aussi tes muscles qui sont just’là, dit-il en lui pointant ses abdominaux. Tes ailes doivent donc suivre ton mouvement d’propulsion et te permettre d’poursuivre ton élan pour t’projeter dans les airs. Certains muscles de tes ailes n’ont pas l’habitude d’utiliser tous les vaisseaux sanguins nécessaires à cet exercice. Pour que tu n’t’fatigues pas rapidement en vol, tu dois obtenir une meilleure circulation d’ton sang dans tes veines pour produire plus d’énergie.

—Et… comment puis-je faire cela ?

—Tu dois d’abord te nourrir d’autre chose que de simples fruits. Il t’faut plus que ça.

—Il est hors de question que je mange ton poisson répugnant. Elle fit une moue dégoûtée lorsqu’elle vit l’oiseau qui sortait de l’eau, un poisson gigotant entre son bec.

—Il existe une diversité d’aliments sur cette planète et je suis certain que tu trouveras quelque chose que tu aimeras.

Elle opina de la tête, même si elle en doutait, mais voler de ses propres ailes était plus important que tout. Alors elle ferait un effort de ce côté.

—J’continue ? demanda-t-il.

—J’suis tout’ouïe, dit-elle, en tentant maladroitement d’imiter son accent pour le taquiner.

Il lui sourit, heureux de constater que la tension entre les deux était enfin tombée, malgré le fait qu’il savait qu’elle n’avait probablement pas changé son opinion sur leur mission. Ça viendra, pensa-t-il. Pour l’heure, elle ne s’était pas encore élancée du haut de cette falaise. La partie n’était pas pour autant gagnée. Il poursuivit son cours « Apprendre à voler de ses propres ailes pour les non-initiés ».

—Puisque tes ailes sont plus courtes, il est important que tu comprennes l’aérodynamique de celles-ci.

Froissée, elle le prit comme une accusation et croisa les bras devant elle.

—T’offusques pas, dit-il en le voyant. C’est pas une mauvaise chose, bien au contraire, ça t’donne un avantage sur nous tous. Quand t’auras compris leur fonctionnement, tu seras capable d’faire des manœuvres très habiles. Tes ailes t’permettront de voler sur place et d’faire des mouvements près d’dix fois plus rapides que moi, une fois que tu te seras exercée suffisamment.

Impressionnée par ce qu’il venait de lui dire, les yeux de PiBi s’ouvrirent grand.

—Ouais… j’savais bien que ç’allait t’plaire. Mais il te faudra beaucoup de pratique. Alors, n’abandonne pas parce que d’main matin t’y arrives pas.

—C’est mal me connaître, mon cher, répondit-elle avec un regard espiègle.

Un sourire se forma au coin de ses lèvres. Il retrouvait la PiBi pour qui, il s’en rendait bien compte, il avait des sentiments grandissants. Chassant ses idées passionnées, il s’obligea à se concentrer sur la mission du jour ; faire voler Pibi de ses propres ailes. Ce n’est pas qu’il n’aimait pas la transporter dans ses bras, mais pour la suite des événements, ils allaient devoir voler individuellement.

—Avant, tu pouvais d’un seul coup de pied t’élever dans les airs. Tu s’ras capable d’le faire lorsque tes ailes auront acquis toute leur puissance, mais en c’moment, pour qu’tu puisses prendre ton envol sans t’fracasser l’cou, il t’faudra courir sur une courte distance pour pouvoir faire un décollage en douceur.

—Je connais cette technique, c’est le même principe que chez les angillons qui apprennent à voler, dit-elle.

Il fit un bref signe de tête et entama la leçon suivante.

—Troisième leçon : pour éviter les atterrissages catastrophes, comme tu sembles si bien l’faire…

Elle lui fit une grimace, mais l’incita à poursuivre d’un signe de la main. Ce qu’il fit en souriant.

—… tu dois comprendre qu’ici, sur Terre, il est difficile d’tomber sur tes pieds et d’demeurer immobile. Ceci s’explique par la circulation d’l’air que t’exerces autour de toi quand tu t’poses sur le sol. Tu dois donc finir ta course en r’dressant ton corps, arquer tes ailes et battre celles-ci par p’tits coups pour arrêter ta chute et, en terminant ton atterrissage, faire quelques pas d’vant toi pour amortir ton poids afin d’adoucir cette circulation. Tu me suis ? dit-il, en lui faisant une démonstration.

PiBi lui fit signe qu’elle comprenait, mais elle doutait de ses propres capacités à pratiquer cette notion dans les règles de l’art.

—L’air en très haute altitude est beaucoup plus froid et les nuages peuvent être très dangereux. J’te déconseille de te rendre jusque-là pour le moment.

—J’ai un souvenir encore douloureux lorsque je suis passée à travers eux. Ce n’est pas nécessairement une expérience que je souhaite renouveler.

—Je n’en doute pas. Alors… es-tu prête pour un premier essai ?

—Euh ! Oui… je suppose.

—Nous allons commencer par t’faire planer pour qu’tu prennes conscience des mouvements aléatoires du vent. Donne-moi tes mains, j’vais t’tenir.

Il se plaça devant elle, lui prit ses mains qu’elle avait tremblantes et moites, puis plongea ses yeux dans les siens pour la rassurer.

—Maintenant, ouvre-les… doucement.

Elle fit ce qu’il lui demandait jusqu’à ce qu’elles aient obtenu la pleine amplitude de ses ailes, aussi courtes fussent-elles. Pour la première fois de sa vie, elle ne se soucia pas de leur longueur.

—Sens-tu la résistance d’l’air chaud et froid ?

Mais elle n’éprouvait que de la difficulté à se tenir debout sans perdre son équilibre.

—Distance tes pieds, plie un peu les genoux pour avoir une meilleure emprise, puis ferme les yeux et visualise le sol sous tes espadrilles.

Elle s’exécuta, lui faisant entièrement confiance.

—Maintenant, ressens le vent qui fait vibrer tes ailes quand il passe à travers l’extrémité de tes plumes.

Elle le sentit et sourit. Sans qu’elle s’y attende, ses pieds quittèrent la terre ferme. Elle serra ses mains plus fort.

—T’inquiètes pas, j’te lâcherai pas, dit-il pour la sécuriser.

PiBi ouvrit les yeux. Ses ailes éployées, elle planait au-dessus de Rami.

—C’est incroyable ! Pourquoi n’ai-je jamais ressenti ça auparavant ? s’exclama-t-elle en riant.

—Les Anges n’ont pas été créés pour vivre éternellement sur les Terres pures, PiBi. Nous avons été façonnés pour voler sur cette Terre. Notre but ultime était d’aider les humains, pas d’rester infiniment dans une colonie d’vacances.

—Qu’est-ce qu’une colonie de vacances ?

—J’t’expliquerai un autre jour. Pour l’heure, j’crois que t’as saisi l’principe du vol plané.

Elle ferma ses ailes et retomba sur ses pieds, un large sourire sur son visage émerveillé. Il la trouva belle et eut envie de l’embrasser, mais son intuition l’empêcha de le faire.

—Es-tu prête pour ton premier saut ? dit-il, tentant encore une fois de chasser ses idées de son esprit. Il sentit ses joues prendre feu et se plaça à ses côtés.

—Tu ne veux tout de même pas que je saute du haut de cette falaise ? dit-elle en regardant en bas, où les vagues venaient lécher la base de la masse rocheuse.

—Nous allons prendre notre élan et nous planerons jusqu’à ce p’tit bout d’plage, là-bas. Tout près d’où il y a l’arche. Tu l’vois ? dit-il en pointant avec son doigt une parcelle de terrain d’atterrissage.

—Oui, mais c’est loin, ne trouves-tu pas ?

—À pied, c’est loin, mais nous sommes munis d’ailes, j’te rappelle, dit-il à la blague.

Il recula à bonne distance du bord de la falaise et l’invita à le rejoindre.

—Donne-moi ta main.

—Tu ne me lâcheras pas, non ?

—J’te lâcherai jamais, PiBi.

Trop énervée par ce qui attendait Pibi au bout de dix pieds, elle ne comprit pas la réelle signification de ses mots.

Conservant son flegme inébranlable, il se permit de serrer plus fort la main de Pibi.

—À trois, nous commencerons à courir et, au moment où nous arriverons près de l’extrémité, nous ouvrirons nos ailes. Ça t’va ?

—Oui, dit-elle, malgré son incertitude.

—OK… Un… deux… tr.

—Attends, je ne suis pas prête. Je crains de changer d’idée lorsque je vais arriver au bord du précipice.

—PiBi, j’sais que t’as peur. T’as fait une chute du haut des nuages pour atterrir dans la mer, mais t’as survécu à ça. Tu t’es blessée en essayant d’voler par toi-même. Chaque fois, t’as survécu.

Elle se souvint d’une certaine falaise, à moitié plus petite que celle-ci, où elle s’était écrasée près d’immenses carcasses de poisson. L’odeur lui revint comme si elle y était encore. Elle eut presque le haut de cœur.

—Ça va ? Tu changes d’couleur. Préfères-tu que nous l’fassions un autre jour ? J’vais p’t-être trop vite ?

—Non. Ça va aller. Je… Je veux le faire maintenant.

Elle s’étira les jambes, brassa ses mains comme si elle allait courir le marathon. Expira l’air de ses poumons et respira un bon coup.

—On est pas aux jeux olympiques, PiBi. Tu trouves pas qu’t’exagères un peu ? dit-il en l’observant faire ses simagrées sur le bord de la falaise.

—Facile à dire pour toi, tu es née ici.

—Elle marque un point-là! bredouilla-t-il pour lui-même.

Faisant fi de sa propre susceptibilité, elle reprit sa place à ses côtés et lui tendit la main.

Heureux de voir que son courage revenait, il lui fit un signe de tête qu’elle répondit d’un sourire nerveux.

—Un… deux… trois… comptèrent-ils ensemble, en se regardant dans les yeux.

Ils se mirent à courir, Rami s’ajustant à la vitesse de PiBi, puis ils ouvrirent leurs ailes et quittèrent le sol, là où celui-ci s’arrêtait.

Ils tombèrent à toute vitesse, mais ils rencontrèrent rapidement un courant ascendant leur permettant de reprendre légèrement de l’altitude.

—L’as-tu senti ? hurla-t-il pour qu’elle l’entende à travers le son des redoutables déferlantes un peu plus bas.

Elle hocha la tête avec un large sourire.

Ils se laissèrent planer pendant un bon moment descendant doucement en longeant l’escarpement, juste au-dessus de la mer. Une énorme vague vint se briser sur un gros rocher qui émergeait de l’eau. Des milliers de gouttelettes éclaboussèrent le visage de PiBi, ce qui la fit rire aux éclats.

L’immense mur de pierre bifurqua vers la droite, laissant entrevoir la petite plage sablonneuse suffisamment grande pour qu’ils puissent s’y poser.

—T’es prête ?

Elle acquiesça.

—N’oublie pas, un atterrissage en douceur : on se redresse, on bat des ailes par p’tits coups et on termine en faisant quelques pas devant soi.

Elle acquiesça derechef, même si elle n’entendit que la moitié de sa mise en garde. Qu’importe, elle chercha dans sa tête tout ce qu’il lui avait montré durant la leçon numéro 2. Ou était-ce la leçon 3 ? Elle ne savait plus. Juste Ciel, je vais mourir ! pensa-t-elle avec effroi. Son cœur se mit à battre à une vitesse folle, voyant arriver trop rapidement le sol et l’escarpement à pic trop près des vagues. Son corps en entier se raidit au souvenir d’anciennes blessures et une boule de nerf se logea dans son estomac l’empêchant de respirer. Elle sentit la main de Rami serrer plus fort sa main. Était-ce le signal ? Ça en avait tout l’air. Elle suivit la cadence de son compagnon. Elle se redressa lorsqu’il le fit. Tant bien que mal, elle arqua les ailes et les battit par petits coups puis, avec une grâce légèrement malhabile, elle déposa un pied après l’autre pour se freiner en douceur.

Rami la lâcha voyant qu’elle était encore debout et stable.

Essoufflée et ébranlée, elle appuya ses mains sur ses genoux qui tremblaient comme une feuille. Dans un état extatique, elle reprenait son souffle tout en riant à belles dents. Impossible de se contenir plus longtemps, elle se mit à sautiller partout et à tourner sur elle-même, heureuse d’avoir enfin vaincu sa peur et, surtout, d’avoir retrouvé ses ailes.

—C’est incroyable ! Je n’ai jamais rien ressenti de pareil. Rami, c’est comme si je n’avais jamais volé de ma vie.

—J’te l’ai dit, c’est pas comme d’voler dans les Terres pures.

Elle s’élança dans ses bras pour le remercier. Il la serra en retour, content de la voir si heureuse. Puis, un peu gênée de leur proximité, elle se distança. Une vague vint lécher les souliers de PiBi qui se recula tout en reprenant ses esprits.

—Bon ! Maintenant, comment fait-on pour sortir d’ici avant que la mer nous avale tout rond ?

—Oh ! Mais c’est très facile. En volant, répondit-il en se donnant un élan pour prendre son envol. Il tourbillonna au-dessus de la tête de PiBi pendant un moment. Le soleil passa à travers lui rendant ses ailes translucides et iridescentes. PiBi n’avait jamais rien vu d’aussi beau que cet être attachant et troublant. Il lui était de plus en plus difficile de lui résister.

—Hé ho ! Qu’est-ce que t’attends ? T’sais comment faire maintenant, y t’faut seulement courir et suivre les courants d’air chaud. T’as plus besoin de moi.

Une main sur sa hanche et l’autre en visière pour se cacher des puissants rayons du soleil, elle évalua sa situation, puis elle réalisa que la crainte qui habitait son estomac, depuis son arrivée ici, l’avait enfin quittée. Se rappelant les leçons de Rami, elle recula jusqu’à coller son dos sur la paroi dorée et chaude pour se donner un élan sur une bonne distance. Comme elle l’avait fait avant de sauter de la falaise, elle sortit tout l’air de ses poumons et respira un bon coup tout en chassant les engourdissements d’excitation qu’elle avait au bout des doigts, puis elle se mit à courir. Lorsqu’elle arriva à l’extrémité de la petite plage, elle ouvrit ses ailes et changea maladroitement son axe avec son aile gauche et frôla le mur rocheux. Rami donna un coup d’aile pour lui apporter son aide, mais elle se reprit de justesse et partit en sens inverse, effleurant les vagues de ses espadrilles déjà mouillées.

Battant des ailes comme une forcenée, elle monta graduellement, s’aidant des courants d’air chaud qu’elle réussissait maintenant à détecter. Elle le rejoignit, les cheveux ébouriffés, mais elle s’en moquait. Elle le dépassa et atteignit avant lui le promontoire. Dans son excitation, elle arriva trop vite et roula sur l’herbe haute, faisant virevolter des dizaines de plumes noires et blanches qui flottèrent au gré du vent. Inquiet, il atterrit rapidement et déposa un genou par terre près d’elle.

—PiBi ! Tu vas bien ?

Il crut qu’elle pleurait, mais elle enleva finalement ses mains qui cachaient son visage pour les laisser tomber au-dessus de sa tête. Riant à gorge déployée, elle expulsa toute la frustration qu’elle avait accumulée durant les derniers jours.

—Je vais bien, réussit-elle à dire entre deux hoquets.

Voyant qu’elle n’avait ni blessé son amour propre ni un membre de son corps frêle, il se détendit et se coucha par terre à ses côtés. Ensemble, ils regardèrent les nuages passer paresseusement, masquant par moment le soleil qui les réchauffait. Plus bas, l’éternel ressac des vagues leur parvenait comme lointain.

—Quelle aventure ! Je n’ai pas de mots pour exprimer ce que je ressens, Rami.

—Mmmh… attends demain !

—Que veux-tu dire ?

—T’verras bien par toi-même.

—Bah ! Je ne vois pas de quoi tu parles, en revanche, mon estomac crie famine. Je n’ai plus de fruits, tu me montres l’endroit où tu m’as amené l’autre jour ?

—Mm’K ! dit-il tout en mâchouillant une brindille sèche.

Il se leva et lui tendit la main. Elle la prit, mais il la tira si fort qu’elle entra en collision contre son corps musclé, sa bouche affamée près de la sienne. Il glissa sa main dans son dos jusqu’à la commissure de ses ailes pour la presser davantage sur lui. Il plongea ses yeux violet clair dans ceux de PiBi.

Elle sentit une nouvelle fois cette émotion remonter en elle. Une vive envie de l’embrasser s’empara d’elle, mais elle se distança, regrettant presque aussitôt de l’avoir fait. Mais c’était trop tôt. Puis, elle n’était toujours pas d’accord avec leur plan d’aller chercher les angillons dans les Terres pures.

—Alors, on… y… va ! bredouilla-t-elle, gênée. Puis sans attendre sa réponse, elle prit son élan et s’envola fièrement.

—Oui, fit-il un peu déçu qu’elle le repousse encore une autre fois.

Peut-être allait-il trop vite ? Il allait devoir être patient. Mais cette prudence le consumait de jour en jour. Ou était-ce parce qu’il était conscient qu’elle pouvait désormais voler de ses propres ailes, alors il craignait qu’elle ne le quitte sans égard pour lui.

Il soupira tristement et la suivie de près, ne sachant si elle allait pouvoir faire entièrement le voyage de retour vers la maison de pierres. Après tout, elle avait fait toute seule qu’une envolée qui s’était encore une fois terminée en un brutal atterrissage.

En un rien de temps, il la rattrapa dans le ciel azuré, s’ajustant au rythme légèrement sautillant de Pibi. Elle lui sourit voyant qu’il l’avait rejoint. Se rappelant ce qu’elle lui avait demandé, il pointa du doigt le boisé des fraises sauvages. Ensemble, ils se laissèrent doucement planer en cercle au-dessus de la forêt de bouleaux, profitant des courants d’air chaud et des embruns de la mer.

Fin de la troisième partie.

Partie 4 ici.